260 officines ont fermé en 2024, contre une seule ouverture, en Seine-Saint-Denis. Ce n'est pas la pharmacie du 6e arrondissement de Paris qui disparaît : c'est celle des communes rurales de la Mayenne, de l'Allier, de la Saône-et-Loire, après plusieurs années de recherche de repreneur infructueuse. Pour les 5 000 communes françaises qui ne disposent plus que d'une seule officine, la question n'est plus de savoir si le groupement apporte un avantage tarifaire : c'est de savoir si, sans lui, la pharmacie serait encore ouverte demain matin.
260 fermetures en un an : l'hécatombe suit une logique géographique précise
Le réseau officinal français compte désormais 20 242 officines au 1er janvier 2025, dont 19 627 en métropole, selon les données publiées par l'Ordre national des pharmaciens (ONP) en juin 2025. Ce chiffre représente un recul de 1,3 % par rapport à 2023, et de près de 10 % sur dix ans. (ONP, démographie pharmaceutique 2024.)
Les données sectorielles confirment une accélération brutale. La Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), via son initiative Action Pharmacie Rurale, a recensé que 54 communes ont perdu leur dernière officine en 2024 : depuis le début de 2025, 31 nouvelles communes ont déjà subi ce sort. Depuis 2009, 316 communes ont perdu leur unique officine, dont 187 comptent moins de 1 000 habitants, 96 entre 1 000 et 2 000 habitants, et 33 entre 2 000 et 5 000. (FSPF, Action Pharmacie Rurale, 2025.)
La Cour des comptes l'a écrit dans son rapport sur l'application des lois de financement de la sécurité sociale publié le 26 mai 2025 : le rythme annuel moyen des fermetures dans les bourgs ruraux a «presque quintuplé» entre les périodes 2015-2019 et 2019-2021, quand il a «été multiplié par moins de deux» en zone urbaine. Conséquence directe selon les magistrats financiers : le temps de trajet moyen pour les assurés a augmenté de près de 7 % de 2020 à 2023. Ce n'est pas une crise du secteur. C'est une crise géographique. Les départements les plus touchés entre 2014 et 2024 sont l'Allier (moins 23 %), la Saône-et-Loire (moins 20 %), l'Ariège (moins 19 %), l'Yonne (moins 19 %) et le Gers (moins 19 %). (Le Quotidien du Pharmacien, données ONP 2024.)
Bruno Maleine, président de la section A de l'ONP, ne parle pas de restructuration de marché. Il parle de «fermetures sèches en zone rurale», sans reprise, sans repreneur, sans alternative. Le rythme reste soutenu : 23 fermetures par mois en moyenne en 2023, 24 en 2024, et 18 par mois depuis le début de 2025 selon David Syr, directeur général de GERS DATA. Au total, environ 2 400 pharmacies ont disparu depuis 2014.
L'effet ciseau qui tue les petites : marges en recul, charges en hausse, repreneurs absents
La cause immédiate de ces fermetures est économique. Selon les analyses convergentes de l'Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO) et de la FSPF, les marges officinales progressent d'environ 2 % par an, quand les charges progressent de 4 %, soit deux fois plus vite. Quarante pour cent des pharmacies françaises perdent simultanément du chiffre d'affaires et de la marge, selon Guillaume Racle, conseiller en économie et offre de santé à l'USPO. (Le Moniteur des pharmacies, octobre 2024.)
L'effet est concentré sur la moitié rurale du réseau. Selon le Conseil national de l'Ordre des pharmaciens, environ 35 % des officines françaises sont installées dans des communes de moins de 5 000 habitants. Ce tiers du réseau est le plus exposé, et le moins armé. La CNAM le reconnaît elle-même : «environ un quart des officines sont les seules de leur commune». Ces pharmacies n'ont ni économies d'échelle, ni mutualisation possible, ni chiffre d'affaires pour absorber un gel de marge. Dans certains territoires, des officines ont été proposées à la reprise pour un euro symbolique, sans trouver preneur. En Mayenne, selon les estimations de titulaires locaux relayées par France 3 Pays de la Loire en octobre 2024, si l'arrêté sur les remises sur génériques était pleinement appliqué, le réseau départemental pourrait passer de 80 à 50 officines.
Ce que le groupement fait, et que l'État ne peut pas faire à sa place
L'État protège le monopole par le numerus clausus officinal. L'Ordre garantit la déontologie. Mais aucune de ces deux structures n'achète les génériques moins cher, ne forme le titulaire aux nouvelles missions, ne lui envoie un animateur réseau une fois par trimestre. Ce rôle, c'est celui du groupement. Et pour les officines rurales isolées, c'est structurel : sans la puissance d'achat mutualisée, la marge s'effondre en dessous du seuil de viabilité.
Selon le baromètre CNGPO publié en 2023, 94 % des titulaires de pharmacies adhèrent à un groupement, et 98 % d'entre eux se déclarent satisfaits. Les trois critères de choix déclarés sont, dans l'ordre : les conditions commerciales obtenues auprès des laboratoires, la liberté de choix préservée, et le coût de l'adhésion. 94 % des préparateurs considèrent eux-mêmes que l'adhésion à un groupement est un avantage. Ce n'est pas un choix commercial : c'est une dépendance structurelle assumée. (CNGPO, infographie baromètre 2023.)
Le président de Federgy, chambre syndicale des groupements, a chiffré ce que cette structure représente concrètement : «On estime que 3 000 à 4 000 petites et moyennes pharmacies auraient fermé ces dernières années si les groupements n'étaient pas là pour les soutenir.» (Alain Grollaud, président de Federgy, cité par Le Moniteur des Pharmacies.) Ce chiffre, qui représente entre 15 % et 20 % du réseau actuel, n'est pas une projection : c'est un constat rétroactif sur la décennie écoulée.
Au-delà de la centrale d'achat, les groupements ont progressivement absorbé des fonctions qui dépassent la simple logistique : formation aux nouvelles missions (vaccination, entretiens pharmaceutiques, bilans de médication), accompagnement à la mise en oeuvre du Ségur numérique, animation merchandising, coaching managérial pour fidéliser les préparateurs en pharmacie et les pharmaciens adjoints. Pour un titulaire rural seul, sans direction régionale, sans service RH, sans accès aux juristes d'un grand groupe : ces fonctions ne peuvent pas être internalisées.
| Fonction | Rôle de l'État / ONP | Rôle du groupement |
|---|---|---|
| Monopole de délivrance | Garanti par la loi | Non concerné |
| Déontologie / discipline | ONP, sections ordinales | Non concerné |
| Conditions d'achat laboratoires | Non assuré | Centrale d'achat ou SRA, négociation collective |
| Formation nouvelles missions | DPC (financement partiel) | Formations intégrées, e-learning, animateurs terrain |
| Aide à la survie économique | 20 000 euros/an (1 000 à 2 000 officines visées) | Mutualisation permanente, accompagnement continu |
| Veille réglementaire | Légifrance, ANSM, HAS | Synthèses opérationnelles, alertes réseau |
| Attractivité / transmission | Décret territoires fragiles (juillet 2024, déploiement partiel) | Réseau de repreneurs, accompagnement à la cession |
| Sources : ONP démographie 2024, CNAM, FSPF, Le Moniteur des Pharmacies, Cour des comptes 2025, USPO 2025. | ||
18 membres au CNGPO : ce que la mosaïque des groupements implique pour les titulaires
Le Collectif national des groupements de pharmaciens d'officine (CNGPO), créé en 2002 et présidé par Pascal Louis avec Olivia Barrier comme déléguée générale, réunit aujourd'hui 18 groupements membres, parmi lesquels Giphar, Univers Pharmacie, Wellpharma, Pharm-UPP, Giropharm, Alphega Pharmacie France, Apothical, iPharm, Leadersanté, Apsara, Essentiels Pharma, Réseau Santalis, Ceido Santé, Hello Pharmacie, Apsagir, Pharmacyal, PDA Pharma et Aelia Outre-Mer. (CNGPO, liste officielle des membres, 2025.) Ces 18 acteurs ne proposent ni le même positionnement, ni le même modèle d'adhésion, ni la même profondeur de services. Certains fonctionnent sur un modèle coopératif pur ; d'autres sur une logique d'enseigne avec engagement fort ; d'autres encore comme des centrales d'achat assorties de services modulables.
Ce pluralisme est une force pour le tissu officinal : il évite la standardisation forcée qui uniformiserait des territoires profondément différents. Un titulaire en commune de 1 500 habitants dans l'Orne n'a pas les mêmes besoins qu'un confrère installé dans une zone commerciale périurbaine de l'Isère. Mais ce pluralisme est aussi un enjeu de lisibilité pour le titulaire : 98 % de satisfaction ne signifie pas 98 % d'optimisation. Les éditeurs historiques de logiciels de gestion officinale (LGO) ont souvent noué des partenariats directs avec certains groupements, ce qui peut créer des dépendances invisibles entre l'outil de pilotage et le canal d'achat.
La réponse institutionnelle reste en deçà de la réalité du terrain. Le décret «territoires fragiles» de juillet 2024 permet théoriquement l'ouverture d'antennes officinales dans les communes de moins de 2 500 habitants. Le déploiement reste partiel selon les régions, certaines ARS n'ayant pas encore publié les arrêtés requis malgré l'instruction ministérielle du 1er août 2024 qui fixait l'échéance au 14 février 2025. La CNAM a mis en place une aide de 20 000 euros pour les officines en territoires fragiles, qui devait bénéficier à 1 000 à 2 000 pharmacies selon l'estimation initiale. L'Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO) souligne que, dans le cadre actuel, «seules une à trois officines par région bénéficieront des aides», ce qui est sans rapport avec les volumétries réelles de la crise. (USPO, Guillaume Racle, cité par Le Moniteur des Pharmacies, 2024.)
«On estime que 3 000 à 4 000 petites et moyennes pharmacies auraient fermé ces dernières années si les groupements n'étaient pas là pour les soutenir.»
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : Auditer votre contrat de groupement avant fin juin 2026
Relisez votre contrat d'adhésion au groupement sous l'angle de trois questions précises. Premièrement : quels services sont inclus dans la cotisation, et lesquels sont facturés en supplément ? Deuxièmement : quelle est la clause de résiliation, et à quelle échéance ? Troisièmement : votre groupement a-t-il un dispositif d'accompagnement spécifique pour les officines en zone de fragilité territoriale ? Si vous êtes seul titulaire de votre commune et que votre chiffre d'affaires est inférieur à 1 million d'euros TTC, vous êtes potentiellement éligible à l'aide conventionnelle de 20 000 euros de la CNAM. Vérifiez si votre groupement vous a informé de cette démarche et s'il vous accompagne dans le dépôt du dossier auprès de votre Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM). Vous pouvez vérifier votre éligibilité directement sur la plateforme CartoSanté.
Action 2 : Identifier vos trois leviers de marge mutualisables dès maintenant
L'écart entre la progression annuelle des marges (+2 %) et celle des charges (+4 %) représente concrètement, sur un chiffre d'affaires de 800 000 euros, plusieurs milliers d'euros de marge perdue chaque année. Identifiez les trois familles de produits pour lesquelles votre groupement vous offre les meilleures conditions d'achat par rapport à votre approvisionnement actuel. Formez votre équipe, préparateurs en pharmacie inclus, à valoriser ces références en conseil actif. Si votre groupement propose des animations saisonnières négociées avec les laboratoires : participez-y systématiquement. L'impact sur l'EBE est direct et documenté. PharmaPex peut vous aider à piloter vos indicateurs de marge par famille, pour suivre en temps réel l'effet des décisions d'achat.
Action 3 : Surveiller l'évolution du dispositif «territoires fragiles» chaque trimestre
Plusieurs propositions parlementaires en discussion prévoient d'élargir le périmètre de l'aide conventionnelle. Le calendrier législatif 2026 reste serré et incertain. Posez un rappel trimestriel pour vérifier l'état d'avancement auprès de votre CPAM et de votre groupement. Si votre officine répond aux critères (seule pharmacie de la commune, zone classée fragile par l'ARS, sous-densité médicale, chiffre d'affaires inférieur à 1 million d'euros TTC), préparez dès maintenant votre dossier de candidature, car les délais d'instruction sont courts une fois le dispositif ouvert. Le dossier doit comprendre un formulaire d'identification, un bilan financier, un compte de résultats, le tableau d'indicateurs de suivi établi par la CPAM et l'ARS, une présentation des actions engagées pour améliorer la situation économique, et les justificatifs des aides publiques déjà perçues le cas échéant.