+5 % de chiffre d'affaires en 2024, −3,8 % d'EBE : jamais l'écart entre ces deux indicateurs n'avait été aussi brutal pour le réseau officinal français. Le moteur de cette distorsion est identifié, les médicaments chers représentent désormais 42 % du CA médicaments remboursables avec un taux de marge plafonné à 5 %, mais ses conséquences pratiques restent mal comprises par la majorité des titulaires. Ce que cet article révèle : deux officines à chiffre d'affaires identique peuvent afficher un EBE qui diverge de 80 000 €, et le CA n'en dira rien.
+5 % de CA en 2024 : un indicateur qui ment
Le chiffre est rassurant en surface. +5,03 % de chiffre d'affaires moyen en 2024 pour les pharmacies françaises, portant le CA moyen à 2 511 100 € contre 2 390 900 € en 2023 (données CGP, panel 1 853 officines). En creusant, la réalité est inverse. La marge brute globale s'élève à 710 700 € en 2024, soit 28,30 % du CA HT, contre 29,38 % en 2023, une érosion d'un point en douze mois (données CGP / Extencia, 2025). En valeur absolue, la progression est de 8 200 € par pharmacie. En termes de pouvoir d'achat réel, compte tenu d'une inflation des charges de +6 % sur la même période, c'est une perte nette.
L'explication est mécanique. La croissance du CA est entièrement portée par les médicaments chers, les spécialités à prix fabricant hors taxe (PFHT) supérieur à 150 €. Ces produits ont progressé de +13,83 % en 2024 et représentent désormais 42,13 % du CA médicaments remboursables (USPO / CGP, 2025). En 2016, ils ne pesaient que 16 % du CA médicaments, soit 210 000 € par pharmacie. Aujourd'hui : 650 000 € en moyenne (données Nicolas Trikian, CGP, mars 2024). Leur taux de marge réglementé ? 5 % pour la tranche PFHT 150–1 930 €, et 0 % au-delà de 1 930 € (arrêté du 12 novembre 2018, Leem). En clair : dispensez un médicament à 2 000 € PFHT, vous touchez environ 100 € de marge, et vous exposez votre trésorerie à 1 900 € d'avance de trésorerie en cas de litige Assurance maladie.
Même CA, EBE différent : la démonstration en deux officines
Voici la démonstration concrète. Deux officines fictives, mais construites sur des ratios sectoriels réels issus des données CGP 2024 et de l'arrêté tarifaire 2018. Chacune réalise 2 500 000 € de CA HT.
| Indicateur | Officine A, Mix standard | Officine B, Mix médicaments chers |
|---|---|---|
| CA HT total | 2 500 000 € | 2 500 000 € |
| Part médicaments chers (PFHT > 150 €) dans CA | 28 %, 700 000 € | 56 %, 1 400 000 € |
| Marge sur médicaments chers (≈ 5 %) | 35 000 € | 70 000 € |
| Part médicaments standard + para (72 % / 44 %) | 1 800 000 € | 1 100 000 € |
| Marge sur segment standard (≈ 33 %) | 594 000 € | 363 000 € |
| Marge brute globale estimée | 629 000 €, 25,2 % | 433 000 €, 17,3 % |
| Charges totales (personnel + externes ≈ 16 % CA) | 400 000 € | 400 000 € |
| EBE estimé | 229 000 €, 9,2 % | 33 000 €, 1,3 % |
| Sources : arrêté du 12 novembre 2018 (Leem) pour les taux de marge réglementés ; données CGP / Extencia 2025 pour les ratios de charges. Les taux de marge sur le segment standard intègrent honoraires de dispensation et marge parapharmacie. Simulation à titre illustratif, les situations réelles varient. | ||
L'écart d'EBE entre les deux officines dépasse potentiellement 196 000 € pour un CA parfaitement identique. Cette simulation, construite à partir des plafonds réglementaires officiels et des ratios de charges sectoriels, illustre ce que les experts-comptables du réseau CGP formulent ainsi : « l'analyse du CA est complexe et il faut plutôt regarder la marge dégressive » (Nicolas Trikian, CGP, mars 2024). Le résultat est sans appel à l'échelle du secteur : l'EBE moyen est passé de 204 000 € à 193 000 € entre 2023 et 2024, soit une baisse de −5 %, tandis que le CA progressait de +5 % (CGP, Le Moniteur des Pharmacies, 2025).
Ce que les charges font subir à un EBE déjà fragilisé
L'effet de ciseaux ne se limite pas à la marge. Les charges ont évolué dans le sens inverse des revenus. Les frais de personnel représentent désormais 11 % du CA des officines, en hausse de +5,61 % en 2024, tandis que les charges externes (loyers, énergie, équipements) ont progressé de +5,94 %, soit une augmentation de près de 20 % en trois ans (USPO / CGP, 2025). Sur dix ans, l'EBE n'a progressé que de +5 %, tandis que l'inflation cumulée dépasse les +30 %. En euros constants, les officines ont vu leur capacité bénéficiaire s'éroder de 25 % sur la décennie (Le Moniteur des Pharmacies, juin 2025).
Autre indicateur rarement mentionné : les charges externes sont désormais calculées sur un CA gonflé par les médicaments chers. Le loyer représente par exemple 1,32 % du CA en moyenne, soit 33 300 € (données CGP/Extencia, 2025). Pour une officine dont le CA a progressé de 400 000 € grâce aux médicaments chers, le loyer indexé sur le CA croît mécaniquement, sans que la marge dégagée sur ce supplément de CA ne le justifie. C'est l'une des causes structurelles de la dégradation de l'EBE que les tableaux de bord CA-centrés ne permettent pas de visualiser.
« Deux pharmacies ayant un même chiffre d'affaires mais des niveaux de marge différents ne doivent pas être valorisées au même prix. »
Ce constat a des conséquences directes sur les transactions. En 2024, le prix moyen de cession des officines de plus de 1,2 M€ de CA s'établit à 76 % du CA, contre 84 % en 2023, une baisse de 8 points en un an (Interfimo, étude prix de cession 2024, avril 2025). Interfimo préconise désormais le multiple de marge comme référence : 2,66 fois la marge brute pour les officines de plus de 1,2 M€, et 1,78 fois pour les plus petites (Interfimo, 2025). Pour un cédant dont la marge brute est artificiellement comprimée par les médicaments chers, la valorisation en % du CA est un piège, elle surestime la valeur réelle de l'officine.
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : Recalculer votre marge brute corrigée des médicaments chers, ce mois-ci
Demandez à votre logiciel de gestion ou à votre expert-comptable la ventilation de votre CA par tranche PFHT : moins de 150 €, 150–1 930 €, au-delà de 1 930 €. Calculez ensuite la marge réelle générée par chaque segment, en appliquant les taux réglementaires (10 %, 7 %, 3 %, 5 %, 0 %) et en ajoutant vos honoraires de dispensation. Ce calcul donne votre taux de marge corrigé, le seul indicateur qui prédit fiablement votre EBE. Un taux inférieur à 26 % de marge brute globale doit déclencher une revue de structure immédiate.
Action 2 : Recalibrer vos ratios de charges sur la marge, pas sur le CA
Si vos charges de personnel dépassent 40 % de votre marge brute globale (et non 11 % du CA), votre EBE est structurellement sous pression. De même, vérifiez que votre loyer n'excède pas 5 % de votre marge brute. Ces ratios, marge-centrés plutôt que CA-centrés, sont ceux qu'utilisent aujourd'hui les banquiers spécialisés pour évaluer la capacité de remboursement d'un emprunt. Adoptez-les pour piloter votre officine au quotidien. PharmaPex propose un tableau de bord spécialisé pour calculer ces ratios en temps réel à partir de vos données comptables.
Action 3 : Surveiller mensuellement le taux d'EBE et son évolution par tranche de CA
L'indicateur à suivre est le taux d'EBE mensuel glissant rapporté à la marge brute, pas au CA. Un taux d'EBE en dessous de 10 % du CA HT (seuil CGP 2024) avec des médicaments chers représentant plus de 40 % du CA signale une situation à traiter en priorité, notamment si une cession ou un refinancement est envisagé dans les 36 mois.