Lors des 16es Rencontres de l'USPO (Union des syndicats de pharmaciens d'officine), le 23 avril 2026, Muriel Dahan, directrice de la Recherche et du Développement d'Unicancer, a explicitement demandé que le pharmacien d'officine entre dans la chaîne clinique oncologique : sortie hospitalière, observance, conciliation médicamenteuse, bon usage des traitements coûteux. Ce n'est pas un vœu pieux : les entretiens pharmaceutiques anticancéreux oraux (codes AC1 à AC4) sont déjà rémunérés jusqu'à 80 € par patient et par an par l'Assurance Maladie. Ce que cet article révèle : la majorité des titulaires sous-exploitent ce dispositif, et la conciliation médicamenteuse de sortie reste, dans les faits, un angle mort entre ville et hôpital.
Unicancer nomme l'officine, le chiffre confirme le retard
La prise de position est nette. 433 136 nouveaux cas de cancer ont été estimés en France pour l'année 2023 (Institut national du cancer, Panorama 2024). La grande majorité de ces patients vivent leur maladie à domicile, avec leurs ordonnances, leurs effets indésirables et leurs doutes. Or, les traitements sortent de plus en plus de l'hôpital pour être dispensés en ville : thérapies ciblées, hormonothérapies, chimiothérapies orales représentent aujourd'hui une part croissante des autorisations de mise sur le marché en oncologie (Légifrance, avenant 21 à la convention nationale pharmaceutique, JO du 30 septembre 2020).
Muriel Dahan a dit ce que les données montrent déjà : l'officine détient des informations encore trop peu exploitées dans le suivi des patients (Le Moniteur des Pharmacies, 23 avril 2026). Observance réelle, tolérance des traitements, interrogations des patients, signaux faibles : autant de données issues du comptoir, rarement intégrées dans l'évaluation du parcours. Résultat : le système est privé d'une connaissance fine de la vie réelle du patient cancéreux, au moment même où des molécules à 8 000 € la boîte peuvent être détruites faute de coordination (Unicancer, Rencontres USPO 2026).
La question économique est directe pour le titulaire. La convention pharmaceutique et ses avenants successifs rémunèrent déjà quatre codes actes (AC1 à AC4) pour l'accompagnement des patients sous anticancéreux oraux, avec une rémunération renforcée pouvant atteindre 80 € par patient et par an, 100 % pris en charge par l'Assurance Maladie, sans reste à charge pour le patient (ameli.fr, 2026). Un bonus ROSP de 400 € est accordé pour la réalisation d'au moins un entretien dans l'année (Convention nationale, avenants 2024-2026).
Pourquoi la sortie hospitalière reste un transfert administratif
La demande d'Unicancer pointe un dysfonctionnement précis. La sortie hospitalière du patient cancéreux n'est pas encore un moment organisé du parcours côté ville. Elle doit le devenir : identifier le pharmacien d'officine, préparer la continuité thérapeutique, faciliter la conciliation médicamenteuse et permettre des échanges réguliers entre ville et hôpital (Muriel Dahan, Unicancer, 23 avril 2026). Aujourd'hui, si le lien ville-hôpital se développe pour les patients traités par anticancéreux oraux, le pharmacien d'officine n'est que rarement notifié de l'inclusion du patient dans un protocole de traitement anticancéreux injectable administré en hôpital de jour (RESSOURCES AURA, rapport sur la conciliation médicamenteuse des patients atteints de cancer, février 2025).
La conciliation des traitements médicamenteux (CTM) est pluriprofessionnelle. Elle associe pharmaciens hospitaliers, pharmaciens officinaux, médecins. Elle a des effets prouvés : une étude pilote recense 3,6 problèmes médicamenteux détectés par patient lors d'une démarche de conciliation impliquant le pharmacien (FHP-MCO, présentation OMéDIT, novembre 2025). Pour le titulaire, le levier est concret : l'historique des dispensations du Dossier Pharmaceutique (DP) et les copies d'ordonnances qu'il détient constituent une source d'information de premier rang pour le pharmacien hospitalier au moment de l'admission. Formaliser ce rôle, c'est se rendre indispensable dans le parcours.
Ce que ça change concrètement au comptoir
Trois actes structurants sont à mettre en place ou à développer dès maintenant.
1. Les entretiens pharmaceutiques anticancéreux oraux (codes AC1 à AC4). Ils concernent tous les patients de 18 ans et plus sous anticancéreux administrés par voie orale : thérapies ciblées, hormonothérapies, chimiothérapies conventionnelles orales (classes ATC L01 et L02). L'avenant 21 à la convention nationale pharmaceutique (JO du 30 septembre 2020) en a posé le cadre ; les avenants 2024-2026 ont revalorisé les tarifs. Le dispositif comprend un entretien initial (évaluation de l'appropriation du traitement, modalités d'administration), puis des entretiens thématiques sur la gestion des effets indésirables et la vie quotidienne. Le pharmacien transmet le compte-rendu au médecin traitant, de préférence via la messagerie sécurisée, et l'enregistre dans le Dossier Médical Partagé (DMP) (ameli.fr, 2026).
2. Le lien actif avec le pharmacien hospitalier. C'est le point le plus opérationnel de l'intervention de Muriel Dahan : « Arriver à connaître les pharmaciens d'hôpital autour de vous et établir des liens, c'est fondamental. À partir de là, on peut préparer une sortie de l'hôpital, faire de la conciliation médicamenteuse, tracer le parcours du patient et lui apporter le meilleur conseil » (Muriel Dahan, Unicancer, Rencontres USPO, 23 avril 2026). Identifier le pharmacien hospitalier référent du centre de cancérologie ou du service d'oncologie de proximité, c'est une démarche que tout titulaire peut initier par courrier ou messagerie sécurisée dès cette semaine.
3. La traçabilité structurée. La lettre de liaison de sortie doit être reçue, lue et archivée. Elle reprend les informations essentielles du séjour, dont le traitement médicamenteux actualisé, et vise à garantir la sécurité et la continuité de la prise en charge entre l'hôpital et la ville (ONP, Ordre national des pharmaciens). La fiche de suivi patient de l'avenant 21 peut être renseignée électroniquement et archivée dans le logiciel de gestion officinal (LGO). Le DMP devient ici l'outil de coordination central.
| Code acte | Intitulé | Patients éligibles | Rémunération | Source |
|---|---|---|---|---|
| AC1 | Entretien initial anticancéreux oral (long cours) | 18 ans et plus, hormonothérapie, méthotrexate, bicalutamide | Jusqu'à 60 € | ameli.fr, 2026 |
| AC2 | Entretien thématique (long cours) | Idem AC1 | Jusqu'à 60 € | ameli.fr, 2026 |
| AC3 | Entretien initial autres anticancéreux oraux | 18 ans et plus, capécitabine, évérolimus, étoposide, etc. | Jusqu'à 80 € | ameli.fr, 2026 |
| AC4 | Entretiens thématiques autres anticancéreux oraux | Idem AC3 | Jusqu'à 80 € | ameli.fr, 2026 |
| Sources : ameli.fr, Convention nationale des pharmaciens titulaires d'officine, avenants 2020-2026. Rémunération prise en charge à 100 % par l'Assurance Maladie. | ||||
"Ce n'est pas seulement la dispensation. C'est aussi l'observance, les questions que l'on peut recueillir. C'est un complément du parcours du patient qui reste aujourd'hui invisible dans les données de santé."
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : Identifier et contacter le pharmacien hospitalier du centre de cancérologie le plus proche, avant fin mai 2026
Repérez le service de pharmacie du centre hospitalier ou du centre de lutte contre le cancer (CLCC) de votre secteur. Envoyez un courrier via la messagerie sécurisée de santé (MSSanté) pour vous présenter, indiquer le volume de patients oncologiques que vous suivez et proposer un protocole de transmission à la sortie. Cet acte, qui prend trente minutes, est la condition de tout le reste : sans contact établi, ni lettre de liaison, ni conciliation médicamenteuse ne sont possibles. Objectif : obtenir un échange téléphonique ou une rencontre dans les trente jours.
Action 2 : Activer et facturer les entretiens pharmaceutiques anticancéreux oraux pour chaque patient éligible identifié en dispensation
Passez en revue votre historique de dispensations. Tout patient de 18 ans et plus qui reçoit une molécule des classes ATC L01 ou L02 par voie orale est éligible au dispositif AC1-AC4. Obtenez son consentement (bulletin d'adhésion Ameli), réalisez l'entretien initial en espace de confidentialité, transmettez le compte-rendu au médecin traitant et au centre spécialisé via messagerie sécurisée, et archivez dans le DMP. Rémunération : jusqu'à 80 € par patient par an, plus un bonus ROSP de 400 € pour toute officine ayant réalisé au moins un entretien sur maladies chroniques dans l'année. PharmaPex centralise la détection des patients éligibles et structure la traçabilité de ces entretiens directement depuis votre tableau de bord.
Action 3 : Mettre en place une traçabilité systématique des sorties hospitalières de vos patients oncologiques
Créez un protocole interne simple : à chaque délivrance d'anticancéreux oral accompagnée d'une ordonnance de sortie hospitalière, vérifiez la présence d'une lettre de liaison, comparez les traitements avec l'historique du DP, repérez toute divergence et, si nécessaire, contactez le prescripteur via messagerie sécurisée. Cet indicateur à surveiller en continu : le nombre de conciliations documentées par mois dans votre LGO. Un indicateur de zéro, pour une officine qui suit des patients sous anticancéreux oraux, signale un angle mort clinique et économique.