290 officines ont fermé en 2024, soit une par jour ouvré, pendant que la FSPF (Fédération des syndicats pharmaceutiques de France) et l'USPO (Union des syndicats de pharmaciens d'officine) faisaient de la lutte contre la financiarisation le thème central de leur agenda d'avril 2026. Le 23 avril, les 16es Rencontres de l'USPO au Palais d'Iéna ont posé frontalement la question : groupements coopératifs contre groupements capitalistiques, qui capte réellement la valeur créée dans votre officine ? Ce que les communiqués ne disent pas : pour une officine de 1,5 M€ de chiffre d'affaires, le choix du modèle peut représenter jusqu'à 30 000 euros d'EBE annuel, soit potentiellement 200 000 euros sur la valorisation à la cession.
Avril 2026 : deux syndicats, un même adversaire
Les 16es Rencontres de l'USPO se sont tenues le 23 avril 2026 au Conseil économique, social et environnemental (CESE), Palais d'Iéna, Paris 16e. L'un des deux grands thèmes du programme : « Financiarisation des officines : une lutte globale indispensable pour préserver notre indépendance ». Parmi les intervenants annoncés figuraient Yannick Neuder, ministre de la Santé, Thomas Fatome, directeur général de la Caisse nationale de l'Assurance maladie (CNAM), et Carine Wolf-Thal, présidente de l'Ordre national des pharmaciens (ONP). Le fait que la Direction de la sécurité sociale et la CNAM soient à la table confirme que le débat a franchi le stade du corporatisme pour devenir un enjeu de politique publique.
Du côté de la FSPF, le positionnement est désormais clair. Lors de ses assemblées générales, le syndicat a multiplié les prises de position en faveur du modèle coopératif. En mars 2024, ses « Amphithéâtres de l'officine » avaient pour thème « L'indépendance de l'officine à travers le prisme des coopératives », réunissant les présidents de Giphar, Giropharm et Welcoop. La FSPF avait également obtenu que le gouvernement inscrive la financiarisation à son agenda : « Nous avons obtenu que le Gouvernement se saisisse de la problématique de la financiarisation de la santé et du réseau officinal », notait Philippe Besset dans ses voeux 2026. Ligne de fracture : en mars 2025, l'assemblée générale de la FSPF avait refusé de cosigner le rapport commun sur la financiarisation piloté avec l'USPO, l'ONP et la CAVP (Caisse d'assurance vieillesse des pharmaciens). L'USPO a signé seule ce rapport en juillet 2025, avec l'ONP et la CAVP. Même adversaire, deux stratégies.
L'enjeu est structurel. Pierre-Olivier Variot, président de l'USPO, résumait la mécanique lors d'un débat récent : la financiarisation « avance par des conventions, des obligations convertibles, des pactes tenus hors de portée du regard ordinal » ; elle est « discrète, mais profondément structurante ». La Direction de la sécurité sociale a indiqué qu'elle était favorable à des textes permettant de réguler certaines pratiques, voire à encadrer les formes juridiques de certaines structures agissant pour la profession.
Trois modèles, trois logiques économiques
En 2025, l'Observatoire LPC (Labo Pharma Conseils) recensait 98 groupements sur le territoire national. D'après GERS Data, 91 % des officines françaises appartiennent à un groupement ou à un GIE. Trois familles structurent ce paysage : les coopératives, les structures adossées à des fonds d'investissement, et les fédérations d'indépendants ou GIE.
Les coopératives (Giphar, Giropharm, Welcoop, Astera, Elsie Santé, Totum…) fonctionnent sur le principe « un adhérent, une voix » : le capital appartient aux titulaires adhérents, et l'intégralité de la valeur créée, remises et ristournes comprises, est redistribuée aux pharmaciens membres. La Fédération du commerce coopératif et associé (FCA) regroupe aujourd'hui neuf de ces groupements. Selon la FCA, environ 11 000 officines sur les 20 000 du territoire national adhèrent à au moins une coopérative ou un groupement associé. Giphar revendique 1 206 officines et un chiffre d'affaires de 2,5 milliards d'euros en 2024 (+4,8 %) ; Giropharm compte 1 800 adhérents après l'absorption d'Apothera en septembre 2024.
Les groupements capitalistiques (Pharmacie Lafayette, Pharmabest, Hygie31, Aprium…) accueillent des fonds d'investissement à leur capital. Pharmacie Lafayette, adossée au fonds Five Arrows depuis 2016 puis passé à Ardian, affiche 1,22 milliard d'euros de CA en 2024, en croissance de +14,7 %. Hygie31 revendique 1 708 officines en France fin 2025. La valeur créée par les services du groupement est en partie capturée par les actionnaires financiers, et non redistribuée intégralement aux officines adhérentes.
L'officine totalement indépendante, sans groupement ni enseigne, représente une troisième voie. Elle conserve une liberté d'achat totale, mais renonce aux remises négociées collectivement et aux services mutualisés. Selon l'observatoire LPC, 37 % des officines opèrent sous enseigne de groupement en 2025, en progression d'environ 1 point par an : la tendance à la structuration est continue.
Simulation chiffrée pour une officine de 1,5 M€ de CA
L'EBE moyen des officines s'établissait à 267 100 euros en 2025, selon le groupement d'experts-comptables CGP (panel de 1 905 officines), soit une progression de +3,4 % après la chute de 2024. Pour une officine de 1,5 M€ de CA, en appliquant le taux de marge brute globale moyen constaté par CGP en 2024 (28,3 % du CA HT), la marge brute ressort à environ 424 500 euros. Avec un taux d'EBE de 10,1 % du CA (données CGP 2024), l'EBE de référence s'établit à environ 151 500 euros.
Voici comment les trois modèles se comparent sur cette base de calcul. Les remises et ristournes coopératives sont estimées à partir des données sectorielles disponibles (CGP, FCA, Le Moniteur des Pharmacies) ; les montants figurant dans la colonne « coopératif » et « capitalistique » sont des ordres de grandeur illustratifs, à affiner selon le contrat d'adhésion de chaque groupement. Les estimations « potentiellement » et « jusqu'à » signalent des valeurs calculées, non des engagements contractuels.
| Critère | Coopératif | Capitalistique | Indépendant |
|---|---|---|---|
| Ristournes et remises négociées (ordre de grandeur annuel) | Potentiellement 15 000 à 30 000 euros redistribués intégralement | 15 000 à 25 000 euros (dont une part captée par le groupement) | Négociation directe : résultat variable, 0 à 15 000 euros |
| Frais d'adhésion ou redevance annuelle | Cotisation coopérative (parts sociales), généralement faible | Redevance d'enseigne : 0,5 % à 1,5 % du CA, soit jusqu'à 22 500 euros/an | Aucun |
| Services mutualisés inclus | Formation, référencement, marque propre, digital, achat groupé | Enseigne nationale, logistique, marketing, IT | À financer individuellement |
| Gouvernance | Un titulaire, une voix. Décisions collectives. | Décisions orientées par les actionnaires financiers | Totale liberté du titulaire |
| Impact estimé sur l'EBE vs indépendant pur | Potentiellement +20 000 à +30 000 euros/an | Variable : +10 000 à +20 000 euros, mais redevance à déduire | Référence 0 |
| Impact sur la valorisation à la cession (x7,2 EBE) | Potentiellement +144 000 à +216 000 euros | Potentiellement +72 000 à +144 000 euros (net de redevance) | Base de calcul |
| Sources : CGP statistiques 2025 (EBE moyen, taux de marge) ; Interfimo étude 2025 prix de cession 2024 (multiple EBE 7,2x pour officines > 1,2 M€ de CA) ; Le Moniteur des Pharmacies (données groupements 2024-2025). Estimations calculées : à adapter au contrat spécifique de chaque groupement. | |||
La valorisation n'est pas un détail : selon l'étude Interfimo 2025 sur les prix de cession 2024, le prix de cession moyen des officines de plus de 1,2 M€ de CA s'établit à 7,2 fois l'EBE retraité (contre 6,4 fois en 2023). Tout gain d'EBE annuel est donc mécaniquement amplifié lors d'une transaction. Pour les officines en dessous de 1,5 M€ de CA, les données CGP 2024 précisent que les structures dont le chiffre d'affaires est inférieur à ce seuil sont « particulièrement touchées » par l'érosion de marge, avec des baisses respectives de -2,29 % et -1,63 %. Le choix du modèle d'adhésion devient alors un levier de survie, pas seulement d'optimisation.
« Je le trouve intéressant, car il met en avant la garantie donnée par des groupements détenus par les pharmaciens. Je suis favorable à cette logique. »
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : Calculer votre EBE réel et l'impact de votre adhésion actuelle (avant le 30 juin 2026)
Demandez à votre expert-comptable un arrêté de comptes intermédiaire à fin mai 2026. Isolez précisément : le montant total des remises et ristournes perçues de votre groupement (ligne « coopérations commerciales » du compte de résultat), le montant des redevances d'enseigne ou cotisations versées, et le solde net. Comparez ce solde net au scénario « zéro groupement » en estimant ce que vous perdriez sur les achats. Si le solde net est inférieur à 10 000 euros par an, votre adhésion ne compense pas ses coûts directs et indirects : changement de modèle à envisager. Si votre EBE 2024 est inférieur à 10,1 % de votre CA (taux moyen national CGP 2024), la situation est déjà sous la moyenne sectorielle : l'optimisation du modèle de groupement devient urgente.
Action 2 : Comparer trois offres de groupement concurrentes sur la base d'un mandat d'achat chiffré (avant fin septembre 2026)
Ne comparez jamais les groupements sur leur catalogue de services : comparez-les sur des simulations d'achats réels à partir de votre mix produits des 12 derniers mois. Demandez à chacun un engagement chiffré sur les remises attendues pour votre volume d'achat. Pour un coopératif, vérifiez que les statuts prévoient bien la redistribution intégrale des excédents aux adhérents. Pour un capitalistique, calculez la redevance d'enseigne sur votre CA réel et soustrayez-la des gains annoncés : c'est le gain net qui compte. PharmaPex intègre un module de simulation comparative qui vous permet d'entrer votre mix d'achat et de visualiser le delta d'EBE selon trois scénarios de groupement en moins de dix minutes.
Action 3 : Surveiller l'avancement du dispositif fiscal issu du PLFSS 2026 (indicateur à suivre en continu)
L'amendement n° 797 adopté le 6 novembre 2025 prévoit une exonération de 17,2 % de prélèvements sociaux sur les revenus issus des coopératives. Son sort définitif dans le texte promulgué de la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) pour 2026 doit être vérifié sur Légifrance (référence : loi n° 2025-… du 16 décembre 2025). Si le dispositif est confirmé, le basculement vers un groupement coopératif peut générer une économie fiscale directe, à quantifier avec votre expert-comptable sur la base de vos revenus de coopérative. Surveillez également l'avancement du rapport IGAS-IGF sur la chaîne de distribution pharmaceutique : ses conclusions, attendues courant 2026, pourraient modifier le cadre réglementaire des groupements.