En février 2026, seulement 25,5 % des ordonnances numériques générées par les médecins ont été exécutées en officine via QR code, selon la CNAM, contre 10,5 % un an plus tôt. Les 74,5 % restantes transitent encore sans traçabilité numérique, exposant chaque officine à des ordonnances multiplement utilisées, à des indus CNAM et à une conformité Ségur incomplète. Ce que les syndicats n'osent pas toujours dire tout haut : la V3 du logiciel d'ordonnance numérique, censée colmater la faille centrale, n'est déployée que chez 2 éditeurs de LGO sur 10 à ce jour.
25,5 % : la progression masque une faille de sécurité béante
Le chiffre progresse vite. 10,5 % en mars 2025, 20 % en novembre 2025, 25,5 % en février 2026 (CNAM, Pharmagora Plus, 14 mars 2026). 19 248 officines ont exploité au moins une e-prescription depuis le lancement du dispositif, et 65 000 médecins ont déjà créé au moins une ordonnance numérique. Depuis 2022, 166,8 millions d'ordonnances ont été générées dans la base de l'Assurance maladie.
La progression est réelle. Mais elle entretient une illusion dangereuse. Derrière le taux de 25,5 % se cache un angle mort : les ordonnances dotées d'un QR code que le pharmacien ne scanne pas sont traitées comme de simples ordonnances papier classiques. La prescription est délivrée, facturée, remboursée, sans que la dispensation soit enregistrée dans la base nationale e-prescription de l'Assurance maladie. La traçabilité est rompue. Et le circuit de sécurité, censé rendre la falsification impossible, ne fonctionne que si le QR code est effectivement lu.
Pourquoi les LGO créent encore une faille de sécurité majeure
Le problème central ne vient pas du pharmacien, mais de son logiciel. En versions V1 et V2 de la brique e-prescription des LGO, la transmission de l'exécution au serveur de l'Assurance maladie n'est validée qu'à réception de la facturation, soit avec un délai de plusieurs jours. Résultat : entre le moment où un patient fait scanner son ordonnance en pharmacie A et celui où la dispensation remonte au serveur, le même QR code reste techniquement utilisable dans une pharmacie B. La faille a été identifiée et documentée par les syndicats.
La solution existe : la V3 de l'ordonnance numérique. Avec la V3, le signal de dispensation remonte immédiatement au serveur de l'Assurance maladie, bloquant en temps réel toute réutilisation du QR code dans une autre officine (Le Quotidien du Pharmacien, décembre 2025). Le problème ? Seulement 2 éditeurs de LGO sur 10, Pharmony et Pharmaland, avaient intégré cette version en décembre 2025. Les 8 autres avaient pris des engagements de déploiement avant fin 2025, mais n'ont pas tenu le calendrier, alourdis par les chantiers de la vague 2 du Ségur du numérique (Le Moniteur des Pharmacies, décembre 2025).
Ce retard a une conséquence directe : chaque officine utilisant une V1 ou V2 de son module e-prescription peut, à son insu, être la dernière à télétransmettre une ordonnance présentée dans plusieurs pharmacies. Ce sera elle que l'Assurance maladie ciblera pour l'indu.
Ce que le retard fait concrètement à votre officine
Trois risques se cumulent pour les officines qui n'exploitent pas encore systématiquement le QR code.
Premier risque : les indus. La fraude aux prescriptions pesait plusieurs centaines de millions d'euros en 2024 selon la CNAM. Une ordonnance numérique non scannée peut être présentée à nouveau dans une autre pharmacie, et c'est la dernière officine à facturer qui portera la charge de l'indu si la CNAM identifie une double délivrance (Le Moniteur des Pharmacies). Le signal de risque est clairement posé par la FSPF : « On peut imaginer que des indus cibleront les derniers pharmaciens à télétransmettre une ordonnance passée dans plusieurs officines. »
Deuxième risque : la traçabilité rompue. Pour les médicaments non remboursés, la dispensation n'alimente pas automatiquement la base e-prescription, même si le QR code est scanné. Résultat : aucune trace numérique de cette délivrance. Ce point a été identifié comme un angle mort structurel par les syndicats dans leurs remontées à la CNAM.
Troisième risque : la conformité Ségur. L'utilisation d'un LGO référencé Ségur vague 1 est une condition nécessaire à l'obtention des financements de la ROSP pharmaciens (ANS, esante.gouv.fr). Un LGO qui n'est pas à jour sur la brique e-prescription expose l'officine à une non-conformité partielle. Par ailleurs, l'hôpital et les plateformes de téléconsultation, deux grandes sources d'ordonnances falsifiées ou multiplement utilisées, ne sont pas encore intégrés au dispositif national. La CNAM a lancé un appel à candidature en mai 2025 pour expérimenter l'ordonnance numérique hospitalière, mais aucune généralisation n'est prévue avant 2026-2027.
| Indicateur | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Taux d'exécution en officine (février 2026) | 25,5 % | CNAM, Pharmagora Plus, mars 2026 |
| Taux d'exécution en mars 2025 | 10,5 % | CNAM, mars 2025 |
| Officines ayant exécuté au moins une e-prescription | 19 248 | CNAM, mars 2026 |
| Médecins ayant créé au moins une ordonnance numérique | 65 000 | CNAM, mars 2026 |
| Ordonnances numériques générées depuis 2022 | 166,8 millions | CNAM, mars 2026 |
| LGO intégrant la V3 (temps réel) | 2 sur 10 | FSPF / Le Moniteur des Pharmacies, déc. 2025 |
| FSE bloquées (incident SCOR, depuis fév. 2026) | ~600 000 | CNAM / FSPF / USPO, avril 2026 |
| Sources : CNAM (ameli.fr), ANS (esante.gouv.fr), FSPF, Le Moniteur des Pharmacies, Pharmagora Plus 2026 | ||
« Je télétransmets tous les jours, mais même en le faisant quotidiennement il y a une faille, car un potentiel fraudeur a le temps de réimprimer son ordonnance numérique et a donc la possibilité de l'utiliser ensuite dans d'autres officines. »
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : Vérifier la version e-prescription de votre LGO cette semaine
Contactez votre éditeur et demandez-lui explicitement si votre module e-prescription est en version V3, celle qui transmet le signal de dispensation en temps réel au serveur de l'Assurance maladie. Si la réponse est non, demandez le calendrier de mise à jour écrit. Les 8 éditeurs retardataires se sont engagés à déployer avant fin 2025 : exigez un engagement daté. Vérifiez également que votre scanner de QR code est opérationnel et paramétré : l'Assurance maladie prévoit une prise en charge de 40 € pour les officines non équipées en situation économique difficile (CNAM, ameli.fr). Connectez-vous à esante.gouv.fr pour contrôler le statut de référencement Ségur de votre LGO.
Action 2 : Systématiser le scan du QR code dès aujourd'hui
Ne pas attendre la V3 pour agir. Dès maintenant, scannez systématiquement le QR code de chaque ordonnance numérique présentée au comptoir, y compris pour les médicaments non remboursés dont la dispensation doit figurer dans votre traçabilité interne. Formez chaque membre de votre équipe, préparateurs inclus, à cette procédure. Pour les ordonnances provenant de l'hôpital ou de plateformes de téléconsultation (qui n'émettent pas encore d'ordonnances numériques conformes), appliquez un protocole de vérification renforcé via le dispositif ASAFO-PHARMA disponible dans votre compte Amelipro depuis le 2 août 2024. En cas d'anomalie sur votre télétransmission SCOR liée à l'incident en cours (600 000 FSE bloquées), ne régularisez pas isolément, remontez l'anomalie à votre syndicat représentatif avant tout geste de remboursement.
Action 3 : Suivre l'objectif CNAM 2026 comme indicateur de pilotage
La CNAM vise 80 % de médecins généralistes recourant à l'ordonnance numérique d'ici fin 2026 (contre 70 % actuellement), et la généralisation auprès des officines selon la doctrine ANS 2026. Ce chiffre préfigure l'accélération du volume d'ordonnances numériques dans votre officine. Mesurez mensuellement votre propre taux de scan de QR code par rapport à votre volume total de dispensations. Un tableau de bord de conformité Ségur permet de piloter cet indicateur en temps réel et d'anticiper les contrôles CNAM. PharmaPex propose une veille LGO et un tableau de bord de conformité Ségur conçus pour ce type de suivi opérationnel.