L'excédent brut d'exploitation (EBE) moyen des officines françaises est passé de 204 000 € à 193 000 € entre 2023 et 2024, soit une chute de 5 %, alors même que le chiffre d'affaires progressait de 5 à 7,8 % sur la même période. En dix ans, l'EBE n'a progressé que de +5 %, quand l'inflation cumulée dépassait +30 % : en euros constants, les officines ont perdu un quart de leur pouvoir économique. Ce que cet article révèle : les trois mécanismes précis qui détruisent votre marge, et les actions que vous pouvez enclencher dès demain matin.

Un chiffre d'affaires dopé aux médicaments chers, une marge qui s'effondre

Le paradoxe est brutal. 2 511 100 € : c'est le chiffre d'affaires moyen d'une officine en 2024, en hausse de +5,03 % par rapport à 2023 (statistiques CGP, mars 2025, panel de 1 853 officines). En apparence, le secteur se porte bien. En réalité, cette progression repose sur un seul moteur : les médicaments chers, dont le prix fabricant hors taxes (PFHT) dépasse 150 €, représentent désormais 42,13 % du chiffre d'affaires en médicaments remboursables, avec un taux de marge d'environ 5 %. Conséquence arithmétique : plus l'officine vend de ces spécialités, plus son chiffre d'affaires gonfle, et plus sa marge se comprime.

La marge brute globale moyenne illustre le phénomène : 28,30 % du chiffre d'affaires hors taxes (CA HT) en 2024, contre 29,38 % en 2023, après un pic à 32,5 % en 2021 (CGP, 2025). En valeur absolue, cela représente 710 700 € de marge brute par officine, soit une hausse nominale de 8 200 € mais une perte d'un point de taux. En trois ans, le taux de marge globale a perdu plus de quatre points.

Pour les petites officines, dont le chiffre d'affaires est inférieur à 1,5 million d'euros, la chute est encore plus prononcée : elles enregistrent des baisses de respectivement -2,29 % et -1,63 % de leur chiffre d'affaires, avec une rentabilité qui plonge plus vite que la moyenne du réseau (statistiques CGP, 2025).

L'effet ciseaux : quand les charges progressent deux fois plus vite que la marge

Trois postes de coûts creusent l'écart. Les charges de personnel atteignent désormais 11 % du chiffre d'affaires des officines, en hausse de +5,6 % sur un an (CGP, 2025). Sur trois ans, cela représente une hausse cumulée de +26 % des salaires, bien supérieure à la progression du volume d'activité. Bastien Legrand, expert-comptable associé chez FCC et président du groupement CGP depuis novembre 2024, le formule sans détour :

"On a eu trois années d'augmentation salariale sans apport de bras. C'est une hausse purement inflationniste."

Bastien Legrand, Expert-comptable associé, FCC et président de CGP, juin 2025

L'effet cumulé depuis 2022 représente une hausse de +30 000 € par officine, soit l'équivalent financier d'un poste de pharmacien adjoint à 30 heures non embauché (Bastien Legrand, Le Moniteur des Pharmacies, juin 2025). Les charges externes, elles, ont progressé de +5,9 % en 2024 et de près de +20 % en trois ans : loyers, énergie, assurances, équipements technologiques. Le loyer moyen s'établit à 33 300 € par an, représentant 1,32 % du chiffre d'affaires en moyenne, mais pouvant peser 2,18 % pour les officines dont le chiffre d'affaires est inférieur à un million d'euros (CGP, 2025).

Résultat de cet effet ciseaux : 20 % des officines présentent une trésorerie négative, contraintes de recourir aux découverts bancaires (USPO, 2025). Et les liquidations judiciaires ont plus que doublé : elles sont passées d'une dizaine par an les années précédentes à 27 en 2024 (Ordre national des pharmaciens).

Ce que l'avenant 1 change, et ce qu'il ne compense pas

Entré en vigueur le 8 janvier 2025, l'avenant 1 à la Convention nationale des pharmaciens titulaires d'officine a été signé le 10 juin 2024 par la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), l'Union nationale des caisses d'assurance maladie (Uncam) et l'Union nationale des organismes complémentaires d'assurance maladie (Unocam) (arrêté du 7 juillet 2024, Journal officiel, Légifrance). L'honoraire de dispensation à l'ordonnance est passé de 0,51 € à 0,61 € TTC en métropole, soit une revalorisation de +20 % (ameli.fr, janvier 2025). Une deuxième revalorisation à 0,66 € TTC est conditionnelle à une clause de revoyure en 2026.

Les officines en territoires fragiles peuvent bénéficier d'un accompagnement financier pouvant aller jusqu'à 20 000 € par an pendant trois ans, mais uniquement si leur chiffre d'affaires est inférieur à 1 000 000 € TTC et qu'elles sont implantées dans un territoire qualifié comme tel par les ARS (Agences régionales de santé). Entre 1 000 et 2 000 pharmacies pourraient en bénéficier (pharmaprat.fr, 2024).

Ces mesures ne compensent pas l'écart structurel. 40 % des pharmacies perdaient simultanément du chiffre d'affaires et de la marge en 2024 (Guillaume Racle, USPO, octobre 2024). Les charges progressent à +4 %, les marges à +2 % : l'avenant corrige la trajectoire sans inverser la pente.

Indicateurs économiques des officines françaises : 2021 vs 2024
Indicateur 2021 (pic post-Covid) 2024 Variation
CA moyen (CGP) N/D 2 511 100 € +5,03 % sur 2023
Taux de marge brute (CGP) 32,5 % 28,30 % -4,2 points
EBE moyen (CGP) N/D 193 000 € -5 % sur 2023
EBE en % du CA (Fiducial) N/D 11,4 % En legere baisse
Charges personnel/CA N/D 11 % +5,6 % sur 2023
Officines en trésorerie negative ~12 % ~20 % +8 points
Fermetures annuelles (CNOP) N/D 260 vs 248 en 2023
Sources : statistiques CGP 2025 (1 853 officines), Observatoire Fiducial 2025, USPO, CNOP Panorama démographique 2025.

Ce que vous devez faire, et dans quel ordre

Action 1 : Calculer votre taux d'EBE réel avant fin mai

Ne pilotez pas à l'aveugle. Un taux d'EBE en dessous de 10 % signale un risque de solvabilité à court terme, en particulier si vous avez acquis votre officine après 2020 sur un multiple élevé. Demandez à votre expert-comptable une clôture intermédiaire sur les quatre premiers mois de 2025, en distinguant la marge réglementée sur médicaments remboursables et la marge libre (parapharmacie, OTC). Identifiez la part de votre chiffre d'affaires représentée par les médicaments dont le PFHT dépasse 150 € : si elle dépasse 40 %, votre taux de marge est structurellement sous la moyenne du réseau. Votre CGP ou Extencia peut réaliser cet audit en quelques jours.

Action 2 : Agir sur les trois leviers de marge immédiatement activables

Levier 1 : le mix parapharmacie. Les officines dont la part des honoraires et de la marge libre dépasse 50 % du résultat ont une rentabilité structurellement plus stable (Extencia, 2025). Analysez votre gamme, renforcez le conseil OTC et la dermocosmétique : le segment a progressé de +7,5 % à 2,5 milliards d'euros en 2025 (GERS Data, février 2026). Levier 2 : le besoin en fonds de roulement (BFR). Une durée de rotation des stocks de 46 jours est la moyenne du réseau (Fiducial, 2025) ; réduire ce délai de 5 jours dégage potentiellement plusieurs dizaines de milliers d'euros de trésorerie sans emprunt supplémentaire. Levier 3 : vérifier votre éligibilité aux aides territoriales. Si votre officine est en territoire fragile et que votre chiffre d'affaires est inférieur à 1 000 000 € TTC, l'accompagnement pouvant aller jusqu'à 20 000 € par an prévu par l'avenant 1 est activable auprès de votre Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM). PharmaPex vous permet de simuler vos indicateurs économiques en temps réel pour anticiper ces seuils.

Action 3 : Surveiller deux indicateurs chaque trimestre

Le ratio masse salariale / chiffre d'affaires et le taux de marge brute globale sont vos deux alarmes précoces. Si la masse salariale franchit le seuil de 12 % du CA sans hausse de productivité mesurable, ou si le taux de marge brute passe sous 27 %, une revue de structure s'impose avant la prochaine échéance bancaire. La clause de revoyure de l'avenant 1 est prévue à l'été 2026 : une éventuelle revalorisation de l'honoraire de dispensation à 0,66 € TTC dépendra des données de cette revoyure. C'est votre horizon de planification.