32 % des officines françaises sont liées à des groupements financiarisés, qui concentrent 42 % du chiffre d'affaires national (étude Xerfi, septembre 2025, diffusée fin novembre par Le Moniteur des Pharmacies). Aux 16e Rencontres de l'Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO) du 23 avril 2026 au Palais d'Iéna, la Direction générale de l'offre de soins (DGOS) a confirmé publiquement ses orientations pour encadrer ce phénomène, déjà esquissées en décembre 2025. Ce que ces «premières pistes» révèlent, c'est surtout l'écart persistant entre un diagnostic partagé et l'absence totale de texte législatif contraignant.

Une édition de consolidation : la DGOS confirme son approche, déjà esquissée en décembre 2025

La 16e édition des Rencontres USPO a réuni au Conseil économique, social et environnemental (CESE) des représentants de la CNAM (Caisse nationale de l'Assurance maladie), de la DSS (Direction de la Sécurité sociale), du Conseil national de l'Ordre des pharmaciens (CNOP), de la DGOS, ainsi que des parlementaires. Florian Bon, chef du bureau «accès territorial aux soins» à la DGOS, a précisé que «la financiarisation des pharmacies correspond à l'entrée d'investisseurs passifs non pharmaciens dans le capital des officines qui conduit à la perte d'indépendance du titulaire dans son exercice professionnel», et identifié deux modalités d'action : les obligations convertibles en actions (OCA) et les montages contractuels complexes.

Ce positionnement n'est pas inédit. Dès décembre 2025, dans Le Moniteur des Pharmacies, Florian Bon avait déjà alerté sur le fait que «la financiarisation peut concerner directement l'accès aux soins», et la DGOS avait détaillé les cinq volets de son plan d'action en préparation. Le bureau de l'accès territorial aux soins, créé en mars 2024, est chargé de définir les règles d'organisation des activités de pharmacie en lien avec le mouvement de financiarisation. L'Assurance maladie a, de son côté, confirmé sa résolution d'avancer sur les missions et compétences de la profession (APMnews, 23 avril 2026).

Pierre Pribile, directeur de la Sécurité sociale, a quant à lui pointé un paradoxe lors des Rencontres : «les acteurs dont la situation économique est bien plus florissante sont ceux dont l'impact en santé publique est probablement le plus faible», en rappelant le déficit de la Sécurité sociale supérieur à 20 milliards d'euros et la nécessité d'évoluer d'un modèle économique basé sur le volume vers une rémunération à l'acte et à l'impact en santé publique (compte rendu officiel USPO, 7 mai 2026).

Le sénateur Bernard Jomier a, lors de la table ronde sur la financiarisation, formulé un constat sévère : «les décisions politiques visant à lutter contre le fléau de la financiarisation sont inexistantes». Les parlementaires français seraient favorables à accélérer la lutte, mais la volonté de l'exécutif «fait encore défaut» (USPO, mai 2026).

Les deux modalités identifiées par la DGOS et l'USPO

L'USPO et la DGOS distinguent deux modalités d'action de la financiarisation en officine. La première est la voie directe : des investisseurs passifs, non pharmaciens, entrent dans le capital de la société d'exercice libéral par des mécanismes contractuels complexes. La seconde est la voie indirecte : des groupements capitalistes, «avec souvent un actionnaire financier au capital» selon la DGOS, exercent une influence sur la stratégie et les choix de gestion du titulaire via les contrats d'adhésion.

Sur la voie directe, la DGOS identifie précisément les instruments utilisés : obligations convertibles ou semi-convertibles, clauses imposant des choix de gestion, dispositifs associant des investisseurs à la gouvernance (Le Moniteur des Pharmacies, décembre 2025). Ces contrats obligataires de dette peuvent imposer des conditions d'utilisation de produits ou de logiciels, conférant à des investisseurs un levier indirect sur la marge. Certaines clauses prévoient même des indemnités en cas de non-exercice d'une convertibilité de l'obligation en action, renforçant la pression économique sur le titulaire. Le tribunal judiciaire de Paris en a annulé plusieurs stipulations le 13 janvier 2026, rappelant que l'indépendance du pharmacien exige un «contrôle effectif de l'officine par le titulaire» et non un simple respect formel des règles de détention du capital.

Sur la voie indirecte, le rapport IGAS-IGF de mai 2025 intitulé «Causes et effets de la financiarisation du système de santé» a identifié le rôle de certains groupements. Le rapport IGAS-IGF du 7 mai 2026 sur la chaîne de distribution pharmaceutique va plus loin, en recommandant l'examen des contrats entre certains groupements et leurs officines adhérentes, et en mettant en évidence des clauses «qui pourraient être considérées comme une perte d'indépendance du pharmacien titulaire» (USPO, mai 2026). Le danger, selon Eric Thiebaut (Juris Pharma) lors des Rencontres USPO, réside dans «l'invisibilisation des montages financiers complexes» : l'Ordre national des pharmaciens (ONP) ne sait pas aujourd'hui d'où viennent les capitaux des officines.

Discours de fermeté, absence de texte : l'écart qui fragilise les titulaires aujourd'hui

Le diagnostic est partagé par tous les acteurs présents au Palais d'Iéna. La tension entre le discours et la réalité réglementaire est pourtant lisible dans les données. Sur une décennie, l'EBE médian des officines a diminué de 11 % et le taux de rentabilité a perdu 3 points (rapport IGAS-IGF, 7 mai 2026). En parallèle, les syndicats officinaux estiment que les titulaires ont perdu environ 25 % de pouvoir d'achat entre 2016 et 2025 (web-émission Pharmaceutiques, 12 février 2026, reprise par Le Moniteur des Pharmacies). Ce contexte de fragilité économique est précisément le terrain sur lequel prospèrent les montages financiers alternatifs : Eric Thiebaut observe que les investisseurs visent principalement les étudiants et pharmaciens peu fortunés, auxquels ils proposent «un paquet clef en main pour leur installation», avec des taux d'intérêt pouvant atteindre 17 % et une impossibilité de remboursement par anticipation pendant 12 ans.

Instruments de financiarisation en officine : ce que la DGOS surveille
Instrument Modalité Risque identifié Statut réglementaire (mai 2026)
Obligation convertible en actions (OCA) Directe Prise de contrôle latente, pression sur la rentabilité Pas d'interdiction explicite, jurisprudence TJ Paris 13 janv. 2026
Contrat obligataire avec clauses de gestion Directe Imposition de fournisseurs, logiciels, expert-comptable DGOS le classe «zone à risque», aucun décret
Groupement capitaliste avec actionnaire financier Indirecte Influence sur stratégie d'achat, reporting imposé Rapport IGAS-IGF préconise contrôle des contrats
Pacte d'associés avec clauses contraignantes Directe ou mixte Impossibilité de changer de partenaires, verrouillage Ordonnance 2023-77 du 8 fév. 2023 : transmission annuelle à l'Ordre obligatoire
Sources : DGOS via Le Moniteur des Pharmacies (déc. 2025), USPO (mai 2026), Légifrance (ordonnance 2023-77 du 8 fév. 2023), tribunal judiciaire de Paris (13 janv. 2026).

Le CNOP prépare de son côté un cahier thématique, dans la perspective d'une proposition de loi (PPL) visant à renforcer son pouvoir d'intervention. Lors de ses vœux à la presse du 28 janvier 2026, Carine Wolf-Thal, présidente du CNOP, a confirmé que le Conseil national devait jouer un rôle plus important dans la vérification des contrats des sociétés libérales lors de leurs demandes d'inscription au tableau, avec l'hypothèse de contrats type pour faciliter le contrôle de l'absence de clause entravant l'indépendance financière du pharmacien (Le Quotidien du Pharmacien, 28 janvier 2026). Une réflexion associant plusieurs ordres (dentistes, biologistes, vétérinaires) est en cours avec la DGOS et la Direction générale des entreprises (DGE), orientée vers une proposition de loi en 2026.

«La financiarisation des pharmacies correspond à l'entrée d'investisseurs passifs non pharmaciens dans le capital des officines qui conduit à la perte d'indépendance du titulaire dans son exercice professionnel.»

Florian Bon, chef du bureau «accès territorial aux soins», DGOS, 16e Rencontres USPO, 23 avril 2026

Mais la DGOS ne considère pas la financiarisation comme un phénomène uniformément négatif. La direction reconnaît que dans plusieurs secteurs, la structuration en grands groupes a permis de diffuser des protocoles efficaces et d'améliorer l'accès aux soins. Pour l'officine cependant, les risques sont jugés spécifiques : la montée d'investisseurs extérieurs pourrait infléchir les choix de délivrance, d'équipement ou de formation, au détriment de l'indépendance pharmaceutique. Le plan d'action en cours de finalisation reposera sur cinq volets : formation, régulation, éventuelles évolutions législatives, meilleure circulation des données, et surveillance renforcée des pratiques contractuelles (DGOS via Le Moniteur des Pharmacies, décembre 2025).

Ce que vous devez faire, et dans quel ordre

Action 1 : Autodiagnostiquer votre exposition au risque capitalistique cette semaine

Posez-vous les six questions suivantes sur votre situation actuelle.

1. Financement : Avez-vous souscrit un emprunt obligataire ou un financement «booster» lors de votre installation ? Si oui, ce contrat contient-il des clauses de convertibilité ou des conditions de gestion imposées ? 2. Fournisseurs : Êtes-vous contractuellement contraint de vous approvisionner auprès d'un grossiste-répartiteur ou d'une centrale d'achats défini dans votre contrat de groupement ou d'installation ? 3. Prestataires : Votre expert-comptable, votre logiciel de gestion d'officine (LGO) ou votre avocat sont-ils imposés par un contrat ? 4. Gouvernance : Des tiers non pharmaciens doivent-ils approuver vos comptes, vos embauches ou vos dépenses au-delà d'un seuil défini ? 5. Pacte d'associés : Votre pacte d'associés a-t-il été transmis à l'ONP conformément à l'ordonnance du 8 février 2023 ? 6. Sortie : En cas de cession, avez-vous une clause de rachat ou de préemption qui contraint votre liberté de céder à qui vous souhaitez ?

Chaque «oui» à une question des points 1 à 4 et 6 constitue un signal d'alerte. Consultez un avocat spécialisé en droit officinal pour qualifier juridiquement les clauses concernées. La jurisprudence du tribunal judiciaire de Paris du 13 janvier 2026 constitue une base solide pour contester des stipulations qui remettent en cause le contrôle effectif de votre officine.

Action 2 : Anticiper le durcissement réglementaire avant qu'il ne vous impose son calendrier

La DGOS finalise sa feuille de route, le CNOP prépare une PPL, et le rapport IGAS-IGF du 7 mai 2026 recommande expressément de «rendre effectif le contrôle, aujourd'hui inexistant, des contrats liant les officines aux groupements pour vérifier les aspects déontologiques d'indépendance du pharmacien». Cela signifie que des obligations déclaratives nouvelles pourraient arriver dans les 12 à 24 mois. Agir maintenant, c'est choisir les conditions de mise en conformité plutôt que de les subir. Si vous êtes titulaire à moins de cinq ans de la cession, cette fenêtre réglementaire impacte directement la valorisation de votre officine : un montage financier opaque peut devenir un frein à la transmission ou une source de dépréciation. Sollicitez dès maintenant une revue de vos contrats avec un expert-comptable spécialisé en officine, en demandant explicitement l'analyse des clauses liées à la financiarisation.

Action 3 : Surveiller deux indicateurs en continu

Deux signaux doivent être suivis régulièrement. Le premier : la publication de la proposition de loi interordres sur la financiarisation. La réflexion associant la DGOS et la DGE est orientée vers une PPL en 2026. Dès publication, vous aurez probablement moins de six mois pour adapter vos contrats d'adhésion à groupement si des clauses d'indépendance sont rendues opposables. Le second : l'ouverture d'un avenant n°3 à la convention pharmaceutique. L'USPO réclame instamment cet avenant structurel pour décorréler la rémunération des volumes. Son contenu conditionnera les équilibres économiques dans lesquels les investisseurs extérieurs évaluent l'attractivité du secteur. PharmaPex vous permet de suivre en temps réel ces évolutions réglementaires et de mesurer leur impact chiffré sur votre EBE, sans attendre la prochaine réunion avec votre expert-comptable.