42 millions d'euros : c'est le montant des fraudes détectées en officine en 2025, en baisse de 32 % par rapport à l'année précédente, selon le bilan annuel de l'Assurance Maladie (CNAM). En parallèle, le Conseil national de l'Ordre des pharmaciens (ONP) publie dans TousPharmaciens n°30 la décision d'interdiction définitive d'exercer la pharmacie à l'encontre d'un titulaire francilien condamné pour 14 008 085,89 euros de tests antigéniques fictifs. Ces deux informations semblent se contredire. Elles disent en réalité la même chose : la surveillance monte en puissance, les conséquences aussi.

32 % de baisse détectée, 42 millions de préjudice résiduel

Le recul est réel. 42 millions d'euros de fraudes officinales détectées et stoppées en 2025, contre 62 millions en 2024, soit une baisse de 32 % (CNAM, bilan annuel 2025, publié avril 2026). C'est la première fois depuis 2020 que les officines sortent du podium des professions de santé les plus concernées par la fraude détectée, désormais devancées par les audioprothésistes à 115 millions d'euros de préjudice. Pour Marc Scholler, directeur délégué de l'audit, des finances et de la lutte contre les fraudes de la CNAM, l'explication est avant tout conjoncturelle.

"Le fait que les fraudes en pharmacie aient atteint des niveaux si élevés ces dernières années était plutôt d'ordre conjoncturel, avec une part très significative des fraudes aux tests antigéniques depuis 2022."

Marc Scholler, Directeur délégué de l'audit, des finances et de la lutte contre les fraudes, CNAM, avril 2026

La tendance de fond valide ce diagnostic. De 103 millions d'euros en 2022, le préjudice officinal est passé à 60 millions en 2023, puis 62 millions en 2024, pour atteindre 42 millions en 2025 (CNAM, bilans annuels 2022-2025). La fin des remboursements massifs de tests antigéniques Covid-19 explique l'essentiel de cette décrue. Ce n'est pas une victoire structurelle. C'est le retrait d'un facteur exceptionnel.

Côté outils, l'ordonnance numérique continue son déploiement : 167 millions d'ordonnances générées depuis son lancement, et 12 070 officines ayant traité au moins une ordonnance numérique fin février 2025 (CNAM, février 2025). Depuis mars 2025, l'ordonnance sécurisée est obligatoire pour le tramadol et la codéine. Le téléservice ASAFO-Pharma a enregistré plus de 10 000 signalements en 2025, dont près des trois quarts confirmés frauduleux par la CNAM (bilan CNAM 2025). Ces outils réduisent mécaniquement la fraude externe subie par les officines. Ils ne protègent pas contre la fraude interne.

14 millions d'euros et une carrière effacée : ce que la décision du CNOP change

La décision est définitive. Par un arrêt du 10 février 2025, la chambre de discipline du CNOP a prononcé l'interdiction définitive d'exercer la pharmacie à l'encontre d'un titulaire d'officine en Île-de-France. Le Conseil d'État, par une décision du 11 décembre 2025, n'a pas admis le pourvoi, rendant la sanction irrévocable (CNOP, TousPharmaciens n°30, avril 2026). Le préjudice chiffré par le Conseil régional de l'Ordre des pharmaciens d'Île-de-France est de 14 008 085,89 euros de remboursements obtenus pour des tests antigéniques qui n'ont jamais été délivrés.

Le mécanisme était structuré. Le titulaire s'est associé avec deux sociétés tierces pour, d'une part, démarcher massivement des professionnels de santé sur l'ensemble du territoire national, et d'autre part, facturer à l'Assurance Maladie des millions de tests fictifs en fabriquant de faux bons de commande (CNOP, décision n°AD/2025/CN). La chambre de discipline a retenu deux fautes distinctes : le démarchage illicite, constitutif d'un acte de concurrence déloyale envers les confrères géographiquement proches des professionnels sollicités, et la fraude à la facturation. Les deux sont constitutifs de manquements à la déontologie, indépendamment de la sanction pénale.

Ce cas n'est pas isolé dans sa nature. En janvier 2025, un titulaire de la Manche a été condamné par le tribunal judiciaire de Cherbourg à un an de prison ferme sous bracelet électronique et deux ans de sursis pour 1 510 362,47 euros d'escroquerie à la Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Manche : renouvellements en mode dégradé, sans carte Vitale, sans remise de boîte, avec fausses ordonnances transmises à la CPAM (CNOP, TousPharmaciens n°27, avril 2025). Deux affaires, deux montants différents, un schéma identique : la facturation sans délivrance effective.

Évolution du préjudice officinal détecté par la CNAM (2022-2025)
Année Montant détecté (officines) Variation annuelle Rang professions de santé
2022 103 millions € n.d. 1er
2023 60 millions € -42 % 1er
2024 62 millions € +3 % 2e
2025 42 millions € -32 % Hors podium
Sources : CNAM, bilans annuels de lutte contre la fraude 2022-2025 ; Revue Pharma, avril 2026 ; Le Moniteur des Pharmacies, avril 2026.

Les comportements résiduels qui continuent d'exposer les officines

La baisse globale ne doit pas masquer la permanence des comportements à risque. Les 62 millions d'euros d'indus réclamés tous dossiers confondus en 2024 (erreurs involontaires et fraudes intentionnelles) sont en légère hausse par rapport aux 60 millions de 2023 (CNAM/FSPF, juin 2025). Le stock de dossiers actifs reste élevé : 1 130 dossiers ouverts par la CNAM en 2024, contre 1 650 en 2023 (FSPF, juin 2025). La baisse du nombre de dossiers est réelle. La baisse des montants unitaires ne l'est pas.

Les pratiques récurrentes sont documentées. La CNAM et la FSPF identifient quatre familles de comportements à risque persistants dans les officines : les facturations de médicaments non délivrés, les ordonnances modifiées (quantités surévaluées, prolongation hors période prescrite), les doubles facturations, et les délivrances réalisées en mode dégradé sans carte Vitale. Cette dernière pratique, apparemment anodine lors d'une panne technique, est précisément celle qui a permis au titulaire manceau de facturer pendant des mois sans patient réel (CNOP, 2025). Une erreur de procédure devient un outil de fraude quand elle est systématisée.

La fraude sur les médicaments eux-mêmes continue de progresser : 13 millions d'euros détectés en 2024 contre 11,5 millions en 2023, avec une concentration sur les antalgiques, les traitements du diabète (insuline, analogues du GLP-1, capteurs de glycémie) et les anticancéreux (CNAM, 2024). Ces spécialités représentent une exposition particulière pour les officines traitant des volumes importants de ces produits, notamment dans les zones à forte densité de patients chroniques. La CNAM a déployé le téléservice ADAC (Aide à la détection d'atypies de consommation) en octobre 2025 pour alerter les officinaux sur les surconsommations suspectes. Son utilisation n'est pas obligatoire. Ne pas l'utiliser n'exonère pas de la responsabilité de délivrance.

Ce que vous devez faire, et dans quel ordre

Action 1 : Auditer vos délivrances en mode dégradé avant le prochain contrôle CPAM

Demandez à votre logiciel de gestion officinale (LGO) un export des feuilles de soins électroniques (FSE) transmises en mode dégradé sur les 24 derniers mois. Vérifiez que chaque FSE dégradée correspond à une ordonnance physique archivée et à une délivrance traçable. La règle est simple : une FSE sans ordonnance conservée est un indu potentiel. Si votre LGO ne permet pas cet export directement, contactez votre éditeur. La CNAM peut le demander à tout moment lors d'un contrôle. PharmaPex permet de documenter et horodater chaque dispensation à risque, en centralisant les preuves de délivrance par type de produit et par mode de facturation.

Action 2 : Activer et vérifier vos connexions ASAFO-Pharma et ADAC dans les 7 jours

ASAFO-Pharma (Alerte sécurisée fausse ordonnance) est accessible depuis amelipro. Si votre officine n'a encore transmis aucun signalement depuis août 2024, vérifiez que votre LGO est bien paramétré pour l'intégration. Une officine non connectée à ASAFO est une officine qui supporte seule le risque de délivrance sur fausse ordonnance, sans recours possible auprès de la CNAM en cas de contentieux. Activez également ADAC pour les produits à risque : antalgiques opioïdes, traitements du diabète, anticancéreux. La CNAM peut considérer l'absence d'utilisation de ces outils comme un facteur aggravant lors d'un contrôle.

Action 3 : Surveiller mensuellement vos indicateurs de facturation atypique

Identifiez dans votre LGO le ratio de FSE rejetées par la CPAM sur votre volume total mensuel. Un taux d'anomalies supérieur à 2 % constitue un signal d'alerte (la moyenne sectorielle était de 2 % en 2024, contre 4 % en 2022, selon la FSPF). Surveillez également les ordonnances de médicaments chers délivrées sur prescriptions hospitalières : c'est le segment où les indus involontaires sont les plus fréquents et les plus coûteux. En cas de doute sur le formalisme d'une prescription hospitalière, documentez systématiquement votre tentative de vérification avant la délivrance.