L'excédent brut d'exploitation (EBE) des officines a reculé de 11 points en dix ans, selon le rapport conjoint de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l'Inspection générale des finances (IGF) présenté aux syndicats le 27 mars 2026. Dans le même temps, certains groupements prospèrent sur des flux financiers que même les syndicats peinent à quantifier. La question n'est plus théorique : une partie de la valeur que vous créez chaque jour quitte votre officine sans que vous sachiez exactement où elle va, ni combien.
11 points d'EBE perdus en dix ans, pendant que l'intermédiation prospère
Le constat est documenté au plus haut niveau de l'État. En dix ans, l'EBE des pharmacies a reculé de 11 points et le taux de marge de 10 points, selon les conclusions de la mission IGAS-IGF présentées le 27 mars 2026 aux syndicats représentatifs (FSPF et USPO). En parallèle, les données CGP (Conseil Gestion Pharmacie), groupement d'experts-comptables accompagnant plus de 4 000 officines, confirment que l'EBE moyen est passé de 204 000 euros à 193 000 euros entre 2023 et 2024, soit une baisse de 5 %. Sur dix ans, l'EBE n'a progressé que de +5 %, quand l'inflation cumulée dépasse +30 %, représentant une perte de pouvoir d'achat en euros constants de l'ordre de 25 %.
La marge brute globale moyenne s'établit à 28,30 % du chiffre d'affaires HT en 2024, contre 29,38 % en 2023 et 32,5 % en 2021 (données CGP/Extencia, mars 2025). Le chiffre d'affaires, lui, a progressé de +5,03 %, porté quasi exclusivement par les médicaments chers dont le taux de marge avoisine 5 % seulement. L'effet ciseau est là : votre activité grossit en valeur, mais votre rentabilité fond. Qui en profite ?
La mise en cause du directeur de la Sécurité sociale : un signal politique inédit
Le 23 avril 2025, lors des 16es Rencontres de l'USPO au Palais d'Iéna à Paris, Pierre Pribile, directeur de la Sécurité sociale, a mis en cause publiquement la place croissante des groupements dans la chaîne de valeur officinale. Sa formulation est précise : l'acteur dont l'impact direct sur la santé publique est le plus limité serait aussi celui qui concentre la plus forte prospérité économique. Il vise explicitement les centrales d'achat et structures intermédiaires captant de la valeur sur les flux du médicament.
"Si la valeur se concentre davantage dans l'intermédiation commerciale que dans l'acte de soin, alors nous nous éloignons de la finalité même de notre système solidaire."
Pierre-Olivier Variot, président de l'USPO, refuse d'assimiler l'ensemble des groupements à une logique de rente et défend le rôle de certains dans le déploiement des nouvelles missions. La nuance est importante : tous les groupements ne se ressemblent pas. Mais la question de la transparence des flux, elle, s'impose à tous.
Comment les groupements captent concrètement la valeur : trois mécanismes
La captation de valeur ne se résume pas à la cotisation annuelle affichée dans la plaquette commerciale. Trois mécanismes sont à distinguer.
1. Les rétrocommissions sur les flux génériques. Les groupements négocient des remises auprès des laboratoires en s'appuyant sur leur volume d'adhérents. Une partie de ces remises leur revient directement, sous forme de rétrocommissions. Ces montants sont, selon les acteurs du marché, rarement portés à la connaissance des titulaires adhérents. Les remises génériques représentent en moyenne 85 000 euros par an et par officine, combinant 36 % de remises sur facture et 15 % d'accords commerciaux (données CGP, selon les estimations du secteur, juin 2025). La part exacte reversée au groupement plutôt qu'à l'officine reste opaque.
2. Les marges arrière sur les marques de distributeur (MDD) et les prestations partenaires. Contrats de communication avec les laboratoires, services de merchandising, commissions sur les prestataires recommandés (logiciels de gestion officinale, travaux, assurances) : autant de postes où le groupement perçoit une rémunération que le titulaire ne voit pas dans son compte de résultat. Le modèle économique réel d'un groupement peut ainsi être très éloigné du seul montant de la cotisation annoncée. Un exercice simple permet de l'estimer : comparer le chiffre d'affaires déclaré du groupement (disponible sur Pappers.fr ou Societe.com) au produit de la cotisation affichée multiplié par le nombre d'adhérents. L'écart révèle les revenus captés hors cotisation.
3. Les engagements implicites contraignant vos achats. Certains groupements imposent des référencements obligatoires, des volumes d'achat minimum sur certaines gammes, voire une exclusivité avec leur cabinet comptable partenaire. Ces contraintes ont une valeur économique : elles orientent vos achats vers les fournisseurs qui rémunèrent le groupement, pas nécessairement vers ceux qui vous offrent le meilleur prix net.
| Flux financier | Visible pour le titulaire | Potentiellement capté par le groupement |
|---|---|---|
| Cotisation annuelle | Oui, montant connu | Non applicable |
| Remises sur génériques | Partiellement (remise sur facture visible) | Oui (accords commerciaux, rétrocommissions) |
| Marges arrière laboratoires | Non | Oui (coopérations commerciales groupement) |
| Commissions partenaires (prestataires, logiciels de gestion officinale) | Non | Oui (référencements rémunérés) |
| MDD et gammes exclusives | Marge visible sur vente | Oui (marge négociée en amont, non partagée) |
| Sources : Le Moniteur des Pharmacies, nov. 2025 ; USPO, avril 2025 ; Choisir mon Groupement, mai 2025 ; Mission IGAS-IGF, mars 2026. | ||
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : Calculez votre "prix de revient groupement" dans les 30 jours
Ne vous arrêtez pas à la cotisation annuelle affichée. Additionnez : la cotisation, les achats obligatoires sur référencement contraint (volumes supplémentaires vs achat direct), les frais des prestataires recommandés par votre groupement (expert-comptable partenaire, logiciel de gestion officinale, assurance). Comparez le total aux économies réellement mesurables sur vos prix d'achat nets. Si vous ne pouvez pas répondre à la question "Que me rapporte mon groupement en net, cette année, sur mon compte de résultat ?", vous n'avez pas les données pour décider. Réclamez à votre groupement un bilan économique annuel personnalisé, chiffré, signé. S'il refuse, c'est déjà une information.
Action 2 : Demandez la transparence sur les flux génériques d'ici 60 jours
Adressez à votre groupement une demande écrite listant : le montant exact des remises globales négociées auprès des laboratoires génériqueurs pour votre volume d'achat, la part reversée à votre officine versus la part conservée par le groupement, les accords commerciaux conclus avec les laboratoires dont vous commercialisez les génériques. La mission IGAS-IGF a objectivé l'opacité de ces flux. Le contexte réglementaire évolue. La transparence que vous n'obtenez pas amiablement aujourd'hui pourrait être imposée par la loi demain. Anticipez. PharmaPex, votre copilote de gestion, peut vous aider à construire votre tableau de bord des flux entrants par canal d'achat, pour comparer en temps réel ce que votre groupement vous restitue effectivement.
Action 3 : Mettez en place un indicateur de surveillance mensuel
Suivez chaque mois votre taux de marge brute globale (objectif : ne pas descendre sous 28 % en 2025, seuil d'alerte selon les données CGP) et votre EBE en valeur absolue. Si l'EBE recule deux mois consécutifs sans cause identifiée, votre groupement est l'une des premières variables à analyser : hausse de cotisation, référencement contraint sur des gammes moins rentables, prestataires recommandés sur-tarifés. Un suivi mensuel transforme le ressenti en fait chiffré, et le fait chiffré en levier de renégociation.