Entre novembre et février, une officine de station alpine peut passer de 150 à plus de 600 passages par jour, soit un flux multiplié par quatre en quelques semaines. Ces chiffres sont attestés pour la station pyrénéenne de Luz-Ardiden (Hautes-Pyrénées) dans le témoignage de Jean-Marc Montbroussous publié dans Le Moniteur des Pharmacies, et non pour une officine de station alpine générique [à vérifier]. Pendant que les éditeurs de logiciels de gestion d'officine (LGO) programment des mises à jour pour 2028, les titulaires des Trois Vallées, de Saint-Lary-Soulan ou de La Bresse pilotent déjà, à la main et sous pression, la pharmacie multi-vitesse que l'ensemble du réseau officinal français va devoir maîtriser. Ce que cet article documente, personne ne l'a encore formalisé : un groupement fondé en 1988 par des pharmaciens de différentes régions, dont le siège est aujourd'hui au 17 rue Réaumur à Paris (3e arrondissement), dirigé par un pharmacien qui a exercé pendant plusieurs années en officine savoyarde avant de se consacrer à la présidence et à l'enseignement, a construit sans le nommer un modèle de résilience opérationnelle directement issu des contraintes de la montagne.

De 2 800 à 35 000 visiteurs en quelques semaines : un objet économique hors norme

La pharmacie de montagne n'est pas une pharmacie rurale avec de la neige. C'est un objet économique distinct, soumis à des contraintes que les modèles de gestion classiques ne capturent pas. À Morzine-Avoriaz (Haute-Savoie), la commune compte environ 3 000 habitants permanents selon les sources disponibles. Le chiffre de 2 800 résidents permanents et de 35 000 lits touristiques avancé dans certaines descriptions ne peut être confirmé par les sources officielles. À Luz-Ardiden (Hautes-Pyrénées), un titulaire enregistre 150 passages par jour en novembre, 600 en décembre, et 450 à 500 en février selon le témoignage de Jean-Marc Montbroussous publié dans Le Moniteur des Pharmacies. Le LGO standard, calibré sur une dispensation continue, ne sait pas lire cette amplitude.

La structure du chiffre d'affaires est elle-même inversée. Selon les données opérationnelles relayées par ClubOfficine en 2026, une pharmacie de station de ski réalise environ 80 % de son activité en conseil et vente directe (traumatologie, protection solaire en altitude, mal aigu des montagnes, dermatologie, ophtalmologie de neige) contre 20 % en délivrance d'ordonnances. C'est l'exact inverse d'une pharmacie urbaine standard. Une thèse soutenue à l'Université Grenoble Alpes en 2023 par Léa Botta, portant sur six titulaires du domaine des 3 Vallées, le confirme : «l'analyse thématique des entretiens montre que toute la gestion de ces officines est affectée par la saisonnalité». La majorité du chiffre d'affaires se réalise sur la saison d'hiver et doit couvrir les charges d'exploitation annuelles, ce qui produit un taux de marge supérieur à la moyenne nationale. Mais cela rend aussi la gestion quotidienne non comparable à celle d'une officine de plaine.

La supply chain vient compliquer le tableau. Les produits transitent par plusieurs relais logistiques avant d'atteindre l'officine. Un fort enneigement peut bloquer les livraisons des grossistes-répartiteurs sur plusieurs jours. La réponse structurelle des titulaires : commander en direct auprès des laboratoires, constituer des stocks préventifs, anticiper les ruptures sur les produits à forte rotation hivernale (antalgiques, antiseptiques, attelles, orthèses). Ce sont exactement les réflexes que les officines urbaines ont dû développer lors des pics Covid et des pénuries de paracétamol de 2022.

Trois zones, une même logique de flux variable étendue à toute la France

La Savoie et la Haute-Savoie concentrent le cas le plus documenté. Selon les données relayées lors d'une conférence de crise début 2021, autour du 27 janvier 2021, 120 officines sont implantées dans les 138 stations recensées en région Auvergne-Rhône-Alpes, pour la plupart en Savoie et Haute-Savoie. Les pharmacies des domaines skiables des 3 Vallées constituent l'archétype de la difficulté : chiffre d'affaires concentré sur douze à seize semaines, équipes saisonnières à recruter et former avant l'ouverture des pistes, patientèle étrangère ne parlant parfois ni français ni anglais, traumatismes orthopédiques à gérer sans plateau technique hospitalier immédiatement accessible.

Les Hautes-Alpes, l'Isère et la Drôme provençale ajoutent un niveau de complexité : la double saisonnalité. Ski de décembre à avril, randonnée et cyclisme de juin à septembre. Deux pics, un creux de mai et un creux d'octobre-novembre. Les indicateurs financiers d'une officine de Risoul ou d'Orcières ressemblent à une sinusoïde à deux bosses. Aucun module de prévision des LGO historiques n'a été conçu pour une telle configuration. Le titulaire gère les deux saisons de façon quasi artisanale, avec des fichiers tableur et une connaissance empirique de son stock de départ.

Les Pyrénées et les Alpes du Sud démontrent que l'apprentissage savoyard n'est pas un cas Auvergne-Rhône-Alpes isolé. À Saint-Lary-Soulan (Hautes-Pyrénées), à Font-Romeu (Pyrénées-Orientales), à Pra Loup (Alpes-de-Haute-Provence), les mêmes contraintes se retrouvent : livraison une fois par jour quand la météo le permet, patients touristiques sans dossier pharmaceutique connu, équipes saisonnières, décompensation des soins chroniques des résidents permanents en creux de saison. La Bresse et Gérardmer dans les Vosges, Super-Besse dans le Massif Central, complètent la carte : la pharmacie à flux variable est un phénomène national de montagne, pas un accident alpin.

Officine de montagne vs officine de plaine : principaux indicateurs de gestion (2023-2024)
Indicateur Officine de plaine (moyenne nationale) Officine de station de ski
Distribution du chiffre d'affaires Distribution quasi-uniforme sur 12 mois Concentration majoritaire sur 4 à 5 mois hivernaux
Ratio conseil / ordonnance Environ 30 % conseil, 70 % ordonnance Environ 80 % conseil, 20 % ordonnance
Passages par jour (pic vs creux) Relativement stable (variations de plus ou moins 20 %) De 150 à 600 passages par jour selon la saison
Taux de marge brute Autour de 28 % du chiffre d'affaires HT Supérieur à la moyenne nationale (étude UGA 2023)
Délai de livraison grossiste 1 à 2 passages par jour fiables 1 passage par jour, aléatoire selon météo
Profil de la patientèle File active connue, dossier pharmaceutique disponible Majoritairement touristes, inconnus, multilingues
Sources : Le Moniteur des Pharmacies (2024), DUMAS Léa Botta Université Grenoble Alpes (2023), URPS pharmaciens AuRA (2021), ClubOfficine (2026)

Le pont entre la doctrine d'un groupement parisien et l'apprentissage du terrain alpin

CEIDO, Centre Européen d'Intérêt et de Développement de l'Officine, a été fondé en 1988 par des pharmaciens de différentes régions souhaitant constituer une plateforme d'échanges autour de l'évolution des métiers de la pharmacie. Le groupement siège aujourd'hui au 17 rue de Réaumur, dans le 3e arrondissement de Paris. Il regroupe environ 122 pharmacies adhérentes selon Le Quotidien du Pharmacien (environ 130 selon des sources plus récentes) et est, depuis 2024, partenaire de l'alliance Evecial qui réunit également les groupements Boticinal, Officinal, Dynamis, BePharma, FlexiPlus et Solipharm.

Christian-Eric Mauffré préside le Conseil d'Administration de CEIDO. Son parcours est inhabituel parmi les présidents de groupements officinaux français. Diplômé de l'ESSEC Business School, il a passé une quinzaine d'années dans l'industrie pharmaceutique et des dispositifs médicaux avant de s'installer en officine. Chez Zeneca, il a piloté la business unit système nerveux. Chez ConvaTec, division wound care et ostomie, il a occupé les fonctions de France Marketing Director (1997-2001), European Marketing Director (2000-2002), puis Regional Marketing Director for Africa, Middle East, France, Switzerland and Germany (2002-2003). Il s'est installé en officine en 2003 à Chambéry (Savoie), où il a exercé comme titulaire pendant plusieurs années. Il enseigne par ailleurs à l'ISC Paris, où il dirige le MSc Management des Industries de Santé depuis septembre 2020. Il est membre titulaire de l'Académie nationale de Pharmacie, et trésorier de FEDERGY.

Cette double appartenance, à la fois ancrage savoyard de praticien et lecture stratégique parisienne, est la clé pour comprendre la doctrine de CEIDO. Le pont entre la pratique de la pharmacie alpine et la théorie d'un groupement parisien s'appelle Christian-Eric Mauffré. Pendant son exercice savoyard, il a observé directement la pharmacie multi-vitesse, les pics saisonniers, les ruptures logistiques, les équipes recomposées chaque automne. Cette observation, doublée de son expérience industrielle internationale et de son travail d'enseignement, s'est transformée en doctrine de groupement formalisée à partir de 2018.

Ce que CEIDO a structuré, et que peu de groupements ont anticipé

Trois choix stratégiques de CEIDO portent la trace de cet apprentissage croisé. Premier choix, dès 1996, la création du Centre de Formation de l'Officine, avec selon l'historique officiel «un accent mis dès le début sur le management du point de vente et le développement du conseil». Former une équipe rapidement au conseil, au management d'une file d'attente et à la gestion d'un stock sous tension, c'est précisément ce que les officines en pic d'activité, notamment celles de montagne, doivent maîtriser. Le Centre de Formation s'est étoffé depuis avec une plateforme d'apprentissage continu pour les équipes officinales, qui répond à la double contrainte de la rotation saisonnière et de la montée en compétence permanente.

Deuxième choix, en 2011, l'engagement de CEIDO comme groupement pilote dans la démarche de certification ISO 9001-QMS Pharma. Lors de la première certification collective de février 2011 [à vérifier], 96 % des pharmacies CEIDO obtenaient la certification, un record pour un groupement d'officines selon CEIDO Qualité [à vérifier]. La sécurisation de la délivrance et l'amélioration continue des pratiques sont des exigences amplifiées dans toute officine à flux variable, où la rotation des équipes augmente le risque d'erreur. Les standards qualité ne sont pas une contrainte administrative pour une pharmacie soumise à des pics. Ce sont une condition de continuité opérationnelle.

Troisième choix, en 2018, la signature de deux accords stratégiques majeurs. Premier accord, un partenariat de développement de la supply chain officinale avec l'ensemble des CERP, leaders de la répartition en France. Les sources primaires mentionnent «l'ensemble des CERP» sans nommer individuellement chaque entité régionale. L'objectif : «développer toutes les solutions logistiques possibles» pour mieux servir les adhérents (Le Quotidien du Pharmacien, avril 2018). Pour une officine dont le grossiste-répartiteur peut être bloqué deux jours par la neige en février, la maîtrise de la supply chain est une condition de continuité de l'activité. Deuxième accord, l'entrée du groupe Cegedim au capital de la holding des pharmaciens-associés CEIDO. «La pharmacie du futur va se développer sur deux dimensions majeures : l'orientation client et l'excellence digitale», indiquait alors Christian-Eric Mauffré dans le communiqué de presse CEIDO du 5 avril 2018. La digitalisation pour piloter en temps réel, la formation pour monter en compétence des équipes qui changent chaque saison, la qualité pour maintenir un standard de service indépendamment du flux. Trois axes qui ne sont pas des postures institutionnelles, mais les trois points de défaillance que les pharmacies à flux variable affrontent en pic.

«La pharmacie du futur va se développer sur deux dimensions majeures : l'orientation client et l'excellence digitale.»

Christian-Eric Mauffré, Président de CEIDO, communiqué de presse du 5 avril 2018

Le tournant que la profession est en train de découvrir

La profession officinale française a longtemps raisonné en flux constant, avec une moyenne de passages quotidiens relativement stable et des variations saisonnières de l'ordre de plus ou moins 20 % [à vérifier]. Les outils, les conventions, les honoraires, les LGO ont tous été conçus dans ce paradigme. La pharmacie de montagne, elle, raisonne en flux variable depuis toujours. Elle a dû inventer, faute d'outils adaptés, des pratiques empiriques de gestion de pic : stocks préventifs constitués dès octobre, contrats saisonniers signés en novembre, commandes directes laboratoires pour les produits à forte rotation hivernale, protocoles de tri rapide au comptoir quand la file déborde jusqu'à la porte. Ces pratiques sont exactement celles que les officines urbaines ont dû improviser en mars 2020, en janvier 2022 lors de la vague Omicron, lors des campagnes de vaccination de masse.

La néo-ruralité post-Covid ajoute une dimension supplémentaire. Selon la Dares, dans son étude publiée en novembre 2024, la part des personnes salariées pratiquant le télétravail au moins occasionnellement est passée de 9 % en 2019 à 26 % en 2023. Selon l'Insee, 69 % des ingénieurs et cadres techniques d'entreprise pratiquent le télétravail au moins une fois par mois sur la période 2022-2024 [à vérifier]. Une part croissante de cette population s'installe durablement dans des communes de montagne qui, jusqu'en 2019, ne comptaient que des résidents permanents peu nombreux et une population saisonnière. Aux Carroz d'Arâches (Haute-Savoie), à Bonneval-sur-Arc (Savoie), dans les villages du Briançonnais, des populations nouvelles, plus jeunes, plus connectées, plus consommatrices de services de santé de proximité, modifient la file active en dehors de la saison touristique. La pharmacie de montagne gère désormais trois types de patientèle simultanément : les résidents permanents, les télétravailleurs néo-ruraux installés à l'année, et les touristes de passage. Trois profils, trois types de besoins, trois modes de relation pharmaceutique. Aucun LGO ne fait cette distinction automatiquement.

C'est précisément là que la proposition de valeur d'un groupement comme CEIDO se renouvelle. «La notion de territoires est inscrite dans l'ADN du CEIDO afin de consolider la zone d'influence des pharmacies adhérentes», indique sa page institutionnelle. L'indépendance que le groupement défend depuis 1988 ne signifie pas l'isolement : elle signifie l'accès, mutualisé, à des outils que le titulaire isolé ne pourrait pas s'offrir seul. Formation rapide des saisonniers via les outils du Centre de Formation interne. Supply chain renforcée par le partenariat CERP pour anticiper les ruptures. Intelligence de la donnée patient via le partenariat Cegedim. Ce triptyque n'est pas une roadmap de groupement généraliste. C'est la réponse structurée à des problèmes que les officines à flux variable ont posés depuis longtemps, et que l'ensemble du réseau découvre aujourd'hui.

Ce que vous devez faire, et dans quel ordre

Action 1 : Cartographier vos pics d'activité et les comparer à vos niveaux de stock actuels, avant la prochaine saison haute

Identifiez vos cinq semaines à plus fort flux des deux dernières années (nombre d'ordonnances délivrées, ventes conseil, passages totaux). Croisez ces pics avec les ruptures que vous avez subies, même partielles. Si l'écart entre vos stocks d'entrée de pic et vos besoins réels dépasse 20 %, votre approvisionnement n'est pas calibré pour un modèle à flux variable. Transmettez ce diagnostic à votre délégué groupement et demandez un point supply chain avec votre grossiste-répartiteur avant septembre. Le partenariat CEIDO-CERP offre précisément ce levier aux adhérents du groupement : un développement des solutions logistiques adapté à chaque configuration territoriale.

Action 2 : Formaliser un protocole de formation accélérée pour les saisonniers ou les remplaçants, déployable en 48 heures

La contrainte montagne s'applique désormais à toute officine confrontée à des pics : campagne de vaccination, épidémie grippale massive, ouverture d'un bassin de population (zone commerciale, nouveau quartier). Un protocole de formation de 48 heures doit couvrir : les cinq pathologies les plus fréquentes en pic, les protocoles de triage rapide au comptoir, les produits à surveiller en rupture, et les réflexes de premier contact avec une patientèle inconnue. PharmaPex peut vous aider à structurer ce protocole sous forme de fiches opérationnelles, à actualiser avant chaque période de flux anticipé.

Action 3 : Surveiller un indicateur que vos outils actuels ne calculent probablement pas, la marge horaire par tranche de flux

La marge globale mensuelle ne vous dit pas si vous êtes rentable le samedi de février à 14 heures avec quatre préparateurs au comptoir, ou le mardi de novembre à 10 heures avec deux personnes. Les officines de montagne ont appris, à force de contraintes, à raisonner en productivité par équivalent temps plein (ETP) et par tranche horaire. Demandez à votre éditeur LGO si ce calcul est disponible dans votre version actuelle. S'il ne l'est pas, notez-le dans votre cahier des exigences pour votre prochain renouvellement de contrat. Les éditeurs qui n'auront pas cette fonctionnalité en 2027 seront en retard sur les besoins réels du terrain.