Cinquante mille euros de dotation annuelle, deux critères bloquants, et une fenêtre de candidature qui se referme avant l'été : le label Maison France Santé est ouvert aux officines, mais la majorité d'entre elles ne remplissent pas encore les conditions telles qu'elles sont rédigées. La Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF) et l'Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO) négocient activement un cadre adapté à l'officine, avec la téléconsultation comme principal levier d'accès. Ce que cet article révèle : comment objectiver vos critères d'éligibilité dès maintenant, avant que le cadre conventionnel ne fige les règles du jeu.
130 millions d'euros disponibles, mais la course aux 2 000 labels est lancée sans les officines
Le dispositif est inscrit dans la Loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) pour 2026, dotée de 130 millions d'euros pour construire le réseau France Santé (LFSS 2026, art. 63). L'objectif : 2 000 structures labellisées d'ici l'été 2026, puis 5 000 d'ici 2027 (ARS Île-de-France, décembre 2025). La dotation moyenne est fixée à 50 000 euros par structure et par an, versée via le Fonds d'intervention régional (FIR) pour les structures non conventionnées en accord de coordination interprofessionnelle (ACI).
Le Premier ministre Sébastien Lecornu a lui-même ouvert la porte lors de la première labellisation, dans la Manche, le 30 octobre 2025. "Parfois ce sont des pharmacies qui constitueront la maison France Santé parce que dans certains territoires ruraux, de toute façon, la seule présence que vous avez, c'est la pharmacie", a-t-il déclaré (Banque des Territoires, 31 octobre 2025). Pourtant, sur la première vague de labellisations, seule une petite dizaine d'officines ont été présélectionnées par les Agences régionales de santé (ARS) à fin 2025. L'écart entre la promesse politique et la réalité du terrain tient à cinq critères de l'offre socle.
Deux critères sur cinq bloquent structurellement les officines
Pour obtenir le label, cinq conditions doivent être réunies : présence d'un médecin et d'un infirmier au sein de la structure ou à proximité, ouverture au public au moins cinq jours par semaine, consultations sans dépassement d'honoraires, rendez-vous dans les 48 heures si l'état de santé du patient le nécessite, et participation au Service d'accès aux soins (SAS) ou à la Permanence des soins ambulatoires (PDSA) (Direction générale de l'offre de soins, DGOS, 2025).
Les trois derniers sont accessibles à quasiment toutes les officines. Les deux premiers posent problème. "Parmi ces critères, deux ne peuvent pour l'heure être remplis par les officines : disposer d'un médecin traitant et proposer des rendez-vous dans les 48 heures en s'articulant au SAS et/ou à la PDSA", précise un document de la DGOS, cité par Le Moniteur des Pharmacies (mars 2026). Le paradoxe est brutal : les officines rurales les plus utiles au maillage de soins, celles qui voient leur médecin de proximité fermer son cabinet, sont précisément celles que le label est censé valoriser, mais qu'il exclut de fait.
La téléconsultation, passerelle officielle vers le label, sous conditions strictes
La convention nationale pharmaceutique du 9 mars 2022 prévoit déjà, en son article V.I, le cadre de l'assistance à la téléconsultation en officine. Le dispositif est précis : la téléconsultation se déroule obligatoirement par vidéotransmission sécurisée, dans un local fermé garantissant la confidentialité, avec un plateau technique minimal comprenant stéthoscope connecté, otoscope connecté, oxymètre et tensiomètre (Assurance Maladie, ameli.fr, 2022). La première année de mise en oeuvre, l'Assurance Maladie verse un forfait d'équipement de 1 225 euros TTC, puis une rémunération forfaitaire plafonnée à 750 euros TTC par an selon le volume de téléconsultations réalisées.
Ce cadre existant est la porte d'entrée vers le critère des 48 heures. Philippe Besset, président de la FSPF, l'a dit explicitement : "La télémédecine pourrait être une solution. On peut également penser à d'autres actes qui pourraient être délégués aux pharmaciens" (Le Moniteur des Pharmacies, mars 2026). Pierre-Olivier Variot, président de l'USPO, est sur la même ligne, à une condition : "Nos pharmacies doivent fournir un service de téléconsultation de qualité, impliquant un réel suivi du patient" (Le Moniteur des Pharmacies, novembre 2025). La Haute Autorité de santé (HAS) est explicite : la téléconsultation dans une officine est possible si elle assure qualité, continuité et sécurité des soins, et si un affichage clair rappelle au patient son droit de choisir son professionnel de santé (recommandations HAS, Ordre national des pharmaciens).
| Critère | Accessible tel quel ? | Levier de déblocage |
|---|---|---|
| Médecin présent ou à proximité | Non (hors MSP/CPTS) | Partenariat formel avec médecin ou maison de santé voisine |
| Infirmier présent ou à proximité | Oui (souvent) | Accord de voisinage à formaliser par écrit |
| Ouverture 5 jours/semaine | Oui | Aucun |
| Pas de dépassement d'honoraires | Oui (tarifs opposables) | Aucun |
| Rendez-vous en 48h / participation SAS-PDSA | Partiellement | Téléconsultation assistée + inscription SAS |
| Sources : DGOS 2025, Ameli.fr, Le Moniteur des Pharmacies mars 2026 | ||
"Il s'agit d'imaginer les façons dont une officine peut répondre aux critères d'une Maison France Santé."
Avenant 2 signé, avenant 3 en préparation : la fenêtre conventionnelle se précise
Le 7 avril 2026, la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), l'Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO), l'Union nationale des caisses d'assurance maladie (UNCAM) et l'Union nationale des organismes complémentaires d'assurance maladie (UNOCAM) ont signé l'avenant n°2 à la convention nationale pharmaceutique. Ce texte élargit l'aide de 20 000 euros versée aux officines fragiles : alors que seulement 149 officines en avaient bénéficié en 2025, "près d'un millier d'officines" pourraient y accéder dès 2026 (Assurance Maladie, communiqué du 8 avril 2026), grâce à un assouplissement des critères de zonage.
L'avenant 2 est une étape, pas une finalité. Pierre-Olivier Variot a confirmé dès le 8 avril : "Nous avons parlé en préambule d'ouvrir très rapidement un avenant 3, une volonté partagée avec l'Assurance maladie qui veut aussi aller vite" (Revue Pharma, 8 avril 2026). C'est dans ce futur avenant 3, couplé aux négociations conventionnelles structurelles attendues avant l'été 2026, que s'inscriront les modalités officinales du label France Santé. La mise en paiement des 50 000 euros est conditionnée à la validation du cadre conventionnel complet, que les premières structures labellisées fin 2025 auront un avantage à faire valoir (ARS Île-de-France, décembre 2025).
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : Vérifier votre éligibilité partielle dès cette semaine
Auditez vos cinq critères un par un. Les trois critères accessibles (jours d'ouverture, tarifs, infirmier de proximité) doivent être documentés avec des preuves écrites, car c'est votre ARS qui instruit le dossier. Pour le critère médecin, identifiez le médecin ou la maison de santé pluriprofessionnelle (MSP) la plus proche et vérifiez si une Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) est active sur votre territoire : c'est la voie la plus rapide pour satisfaire l'exigence de présence médicale "à proximité". Utilisez la cartographie Assurance Maladie (amelipro) pour localiser les structures CPTS et SAS actives dans un rayon de 30 minutes de votre officine. PharmaPex permet d'objectiver ce tableau de bord d'éligibilité et de tracer chaque critère avec ses pièces justificatives.
Action 2 : Déployer ou formaliser la téléconsultation avant la signature de l'avenant 3
Si vous ne proposez pas encore la téléconsultation assistée, c'est la priorité opérationnelle. Déclarez votre équipement sur amelipro pour déclencher le forfait de 1 225 euros TTC la première année. Équipez un local fermé : stéthoscope connecté, otoscope connecté, oxymètre, tensiomètre et solution de vidéotransmission sécurisée. Contactez ensuite votre délégué territorial de l'Assurance Maladie pour signaler votre participation au SAS local : c'est ce mail qui constitue votre trace documentaire pour le dossier France Santé. Si vous proposez déjà la téléconsultation, vérifiez que votre code acte traceur "TLM" est bien facturé à chaque séance, car c'est sur ce décompte que repose votre rémunération forfaitaire.
Action 3 : Surveiller le calendrier conventionnel et préparer votre dossier ARS
Les premières structures labellisées fin 2025 sont prioritaires pour le conventionnement et les financements pérennes (ARS Île-de-France, décembre 2025). La mise en paiement des 50 000 euros est attendue dès validation du cadre conventionnel, potentiellement au troisième trimestre 2026. Constituez dès maintenant votre dossier de candidature : lettre d'intention adressée à votre ARS, liste des professionnels de santé partenaires, justificatifs d'équipement téléconsultation, et relevé d'inscription au SAS. Contactez votre délégation départementale ARS pour connaître le calendrier local de la deuxième vague de labellisation.