La Caisse nationale de l'Assurance maladie (CNAM) a présenté le 3 juin 2026 les résultats de son observatoire de l'économie officinale pour l'année 2025 : la rémunération du réseau atteint 7,549 milliards d'euros, en hausse de 2,1 %, mais reste 38 millions d'euros sous la cible fixée par l'avenant conventionnel n°1. Ce que ces chiffres macro ne disent pas : une part significative des officines est en décroissance, et l'honoraire à la boîte recule de 1,3 %. Ce que cet article révèle : les trois indicateurs internes que chaque titulaire devrait piloter chaque mois pour ne pas attendre le bilan annuel pour comprendre où part sa marge.

38 millions d'euros sous la cible : ce que la moyenne cache

La réunion du 3 juin entre la CNAM, la Direction de la Sécurité sociale (DSS) et les syndicats représentatifs a mis en lumière un écart net entre promesse conventionnelle et réalité comptable. L'avenant n°1 à la convention nationale pharmaceutique, signé le 10 juin 2024 par l'Assurance maladie, la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF) et l'Union nationale des organismes complémentaires d'assurance maladie (UNOCAM), prévoyait une rémunération cible de 7,587 milliards d'euros pour 2025. L'observatoire constate 7,549 milliards, soit un écart de 38 millions d'euros (CNAM, 3 juin 2026).

Cet écart s'explique principalement par l'arrêt du remboursement des tests Covid en mars 2025. La CNAM estime qu'il se résorbera naturellement en 2026-2027 et refuse de déclencher la clause de revoyure. L'Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO), de son côté, calcule un manque à gagner de 66 millions d'euros dès lors qu'on intègre la hausse des charges, soit un écart presque double de l'estimation CNAM (Pierre-Olivier Variot, USPO, juin 2026). La FSPF, signataire de l'avenant, juge quant à elle l'écart conjoncturel et appelé à se corriger.

Ce débat de chiffres entre institutions a une limite pratique immédiate : il raisonne à l'échelle du réseau, pas à l'échelle de votre officine. Or, selon les données présentées lors de l'observatoire et relayées par les syndicats, une partie importante du réseau est en décroissance pendant que les officines les mieux orientées progressent nettement. La moyenne nationale est donc, dans les deux cas, un mauvais tableau de bord.

Le vrai problème : la marge tirée par des médicaments que vous ne choisissez pas

La structure de la progression 2025 est le signal le plus préoccupant pour le pilotage quotidien. Entre 2024 et 2025, la dépense totale de médicaments a augmenté de 1,881 milliard d'euros. Dans le même temps, la marge réglementée du pharmacien n'a progressé que de 90 millions d'euros, soit une augmentation de +4,75 % (Revue Pharma, 4 juin 2026). Autrement dit : pour chaque euro supplémentaire dépensé en médicaments par l'Assurance maladie, votre officine en capte une fraction structurellement réduite. «Ce qui montre bien que l'augmentation de la marge n'est faite que sur les médicaments chers», souligne Pierre-Olivier Variot, président de l'USPO.

Pourquoi ? Parce que cette croissance est portée quasi exclusivement par les médicaments chers, soumis à la marge dégressive lissée (MDL) : plus le prix est élevé, plus le pourcentage de marge s'écrase. Pendant ce temps, l'honoraire à la boîte recule de -1,3 %, conséquence directe de la baisse du nombre de boîtes dispensées en 2025, dans un contexte de politique de déprescription et de bon usage portée par la CNAM. L'honoraire pour ordonnance complexe poursuit également sa chute : il a presque été divisé par deux entre 2015 et 2025 (USPO, observatoire du 3 juin 2026). De leur côté, les honoraires de dispensation progressent de +19,8 % grâce aux revalorisations de l'avenant n°1, mais cela ne compense pas le recul des volumes.

Le décrochage est structurel. La vaccination à l'officine a contribué à elle seule pour près de 98 millions d'euros à la croissance 2025, sur un peu plus de 200 millions d'euros de croissance totale, soit près d'un euro de croissance sur deux issu des nouvelles missions (Le Moniteur des Pharmacies, 8 juin 2026). Mais la croissance du chiffre d'affaires global ne se traduit pas en rentabilité réelle : comme le confirme le réseau CGP sur un échantillon de 1 905 officines, la marge brute globale a progressé de 712 000 à 732 000 euros par officine en 2025, pendant que la masse salariale absorbait plus de 50 % de cette progression (CGP/Extencia, statistiques 2026).

Ce que ces données changent pour votre EBE en 2026

Les données de l'observatoire CNAM mesurent la rémunération du réseau sur médicaments remboursables. Elles ne mesurent ni votre EBE, ni votre taux de marge brute globale, ni votre ratio charges de personnel. Ce sont ces trois indicateurs qui déterminent votre capacité à rembourser un emprunt, à vous rémunérer et à investir. Or la corrélation entre la hausse de la rémunération réseau et votre EBE individuel n'est pas mécanique.

Preuve par les chiffres CGP 2026 : l'excédent brut d'exploitation (EBE) moyen s'établit à 267 100 euros par officine en 2025, en progression de +3,4 % (soit +8 800 euros) après une chute de 10 000 euros en 2024 (Bastien Legrand, CGP/FCC, mars 2026). Mais cette moyenne masque des écarts extrêmes : les officines de moins de 1 million d'euros de chiffre d'affaires dégagent en moyenne 31 300 euros de rémunération annuelle pour le titulaire, soit 2 600 euros nets par mois. Les officines de plus de 4 millions affichent 86 500 euros de rémunération titulaire. L'EBE moyen en pourcentage du chiffre d'affaires s'établit à 10,06 %, et les frais de personnel absorbent en moyenne 39,4 % de la marge brute, juste sous le seuil d'alerte de 40 % (CGP/Extencia, statistiques 2026).

Le contexte de charges rend cette progression fragile. La nouvelle grille de classification salariale de la branche, entrée en vigueur fin 2025, représente un coût additionnel estimé à environ 170 millions d'euros pour l'ensemble du réseau, soit de l'ordre de 9 000 euros par officine (estimation USPO). Pour une officine médiane, cela se traduit par une pression sur la masse salariale que la hausse de l'EBE (+8 800 euros) absorbe à peine. Ajoutez la réforme de la base de calcul des cotisations sociales des travailleurs non-salariés (TNS) applicable au 1er juillet 2026 sur les revenus 2025, et le «rattrapage» comptable de 2025 risque d'être effacé avant même la clôture 2026.

Indicateurs clés de l'économie officinale 2025 vs cibles conventionnelles (sources : CNAM observatoire 3 juin 2026, CGP/Extencia statistiques 2026, USPO)
Indicateur Valeur 2025 Cible ou référence Écart
Rémunération réseau (total) 7,549 Md€ 7,587 Md€ (avenant n°1) -38 M€ (66 M€ selon l'USPO, charges incluses)
Croissance rémunération réseau +2,1 % Trajectoire avenant n°1 Conforme FSPF / insuffisant USPO
Honoraire à la boîte -1,3 % Stable (cible avenant) Baisse des volumes dispensés
Honoraire de dispensation +19,8 % Revalorisation avenant n°1 Conforme
EBE moyen par officine 267 100 € 258 400 € (2024) +3,4 % (+8 800 €)
Taux d'EBE moyen / CA 10,06 % Cible de gestion : 12 % (Extencia) -2 pts sous l'optimum
Frais de personnel / marge brute 39,4 % Seuil d'alerte : 40 % Tension structurelle post-grille salariale
Sources : CNAM observatoire économique officinal, 3 juin 2026 ; Revue Pharma, 4 juin 2026 ; CGP/Extencia statistiques 2026, échantillon 1 905 officines ; Légifrance, arrêté du 5 juillet 2024 portant approbation de l'avenant n°1.

"Les missions ne doivent pas être là pour compenser ce que l'on perd ailleurs."

Pierre-Olivier Variot, président de l'Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO), Revue Pharma, 4 juin 2026

Ce que vous devez faire, et dans quel ordre

Action 1 : Calculer votre ratio honoraires/volume dès cette semaine

L'observatoire CNAM confirme que la marge réseau est tirée par les médicaments chers, pas par le volume de boîtes. Votre propre officine suit peut-être la tendance inverse. Extrayez de votre logiciel de gestion officinale (LGO) la part de votre chiffre d'affaires représentée par les médicaments à prix fabricant supérieur à 150 euros, puis calculez votre honoraire à la boîte perçu sur les 12 derniers mois glissants. Si votre honoraire à la boîte pèse plus de 35 % de votre rémunération totale et que votre volume de boîtes est en baisse, votre compte de résultat s'expose à la déprescription sans compensation automatique. Ce diagnostic prend moins d'une heure et conditionne toutes vos décisions de recrutement et d'investissement pour 2026.

Action 2 : Vérifier votre taux d'EBE et votre ratio masse salariale avant fin juin

Le seuil d'alerte sectoriel est clair : un ratio charges de personnel sur marge brute supérieur à 40 % signale une tension sur la rentabilité, et la moyenne 2025 s'établit déjà à 39,4 % (CGP/Extencia, 2026). La nouvelle grille salariale a mécaniquement relevé ce ratio dans toutes les officines sans augmentation proportionnelle du chiffre d'affaires. Demandez à votre expert-comptable une situation intermédiaire à fin mai 2026 avec calcul de l'EBE prévisionnel annualisé. Si votre taux d'EBE est inférieur à 10 % du chiffre d'affaires hors taxes, la réforme des cotisations TNS au 1er juillet 2026 va aggraver votre situation avant que vous n'ayez eu le temps de réagir. Cible : repasser au-dessus de 12 % en activant les leviers internes avant de compter sur une revalorisation conventionnelle.

Action 3 : Suivre mensuellement vos honoraires de nouvelles missions comme un indicateur de pilotage autonome

La vaccination a contribué pour près de 98 millions d'euros à la croissance du réseau en 2025, soit près de la moitié de la croissance totale. Ce levier est actif dans votre officine dans la mesure où vous avez déployé les actes concernés. Créez dans votre tableau de bord mensuel une ligne dédiée aux honoraires de nouvelles missions (vaccination, bilans partagés de médication, entretiens pharmaceutiques, tests rapides d'orientation diagnostique) séparée de la marge sur médicaments. Si cette ligne est inférieure à 3 % de votre chiffre d'affaires, vous n'activez pas un levier disponible. PharmaPex calcule automatiquement ce ratio et le compare au benchmark de votre zone géographique et de votre tranche de chiffre d'affaires, en temps réel.