290 officines ont fermé en France en 2024, plus d'une par jour ouvrable, et 54 communes ont perdu leur dernière pharmacie cette seule année. Derrière chaque fermeture, une cause récurrente : l'impossibilité de recruter et de garder un adjoint. La FSPF estimait à 7 000 le nombre de postes d'adjoints non pourvus en officine dès fin 2022 (15 000 en comptant les préparateurs), et malgré une légère détente en 2024, les zones rurales restent en état de siège. Ce que cet article révèle : la pénurie n'est pas une question de démographie, les inscrits en section D progressent, mais d'une triple fuite vers l'intérim, l'industrie et les grandes villes, que les grilles conventionnelles actuelles ne compensent pas.

290 fermetures en 2024 : quand la pénurie de personnel devient cause de mort officinale

Le chiffre est brut. 290 pharmacies ont fermé leurs portes en 2024, contre 236 en 2023 et 171 en 2022 (GERS Data, janvier 2025). La tendance ne se stabilise pas : elle s'accélère. Depuis 2014, le réseau officinal français est passé de 21 914 à 19 676 officines, soit une contraction de 10 % en dix ans. Ce sont les zones rurales qui paient le prix le plus lourd : la Bourgogne, le Limousin, la Basse-Normandie, le Centre et la Bretagne ont perdu entre 12 % et 16 % de leurs officines sur la décennie (Le Moniteur des Pharmacies, janvier 2025).

La Cour des comptes, dans un rapport publié en mai 2025, a documenté que « le rythme annuel moyen des fermetures a presque quintuplé dans les bourgs ruraux entre les périodes 2015-2019 et 2019-2021 ». Conséquence directe : le nombre de communes pour lesquelles le temps d'accès à une pharmacie dépasse 15 minutes en voiture a augmenté de 18 % entre 2020 et 2023 (Le Moniteur des Pharmacies, décembre 2025). En Auvergne-Rhône-Alpes, l'URPS a identifié 53 pharmacies « esseulées » susceptibles de disparaître dans les cinq prochaines années, ce qui représenterait une hausse de 70 % de la population éloignée à plus de 15 minutes d'une officine. Pour le titulaire rural, recruter un adjoint n'est pas un confort managérial : c'est la condition de survie de sa licence.

Trois causes profondes qui rendent ce marché structurellement défaillant

1. La fuite vers l'intérim. Les adjoints ont compris qu'ils avaient le rapport de force. Le nombre de pharmaciens intérimaires inscrits à l'Ordre a dépassé 4 000 en 2024, progressant de 11,9 % entre 2023 et 2024, après déjà +15,7 % entre 2022 et 2023 (CNOP, Panorama 2025). Ces profils, souvent de jeunes diplômés ou des fins de carrière, privilégient la liberté et des taux horaires non plafonnés. Un remplaçant intérimaire facture jusqu'à 32 € brut/heure hors indemnités de déplacement, congés payés (+10 %) et prime de précarité (+10 %), soit un coût effectif sensiblement supérieur à un CDI en convention collective (24/7 Services, 2025). Pour l'officine rurale, où le recours à l'intérim est moins accessible géographiquement, cette alternative est souvent hors de portée.

2. La concurrence de l'industrie pharmaceutique. La section B (industrie) est la section la plus jeune du tableau de l'Ordre, avec un âge moyen de 42 ans, et a progressé de +17,5 % en dix ans (CNOP, juillet 2025). Elle attire pour une raison simple : la rémunération. Un pharmacien adjoint débutant en officine démarre au coefficient 470, soit environ 2 460 € brut/mois (valeur du point à 5,215 € depuis novembre 2025), quand un débutant dans l'industrie pharmaceutique peut négocier entre 2 500 € et 3 000 € brut dès l'entrée, avec des bonus, une participation et des stock-options qui représentent potentiellement 20 à 30 % du salaire de base pour les postes à responsabilités (source : données sectorielles 2025). L'Ordre national des pharmaciens relevait que 36 % des jeunes diplômés n'exercent pas le métier pour lequel ils ont été formés (CNOP, cité par MedAndJobs, 2025). Autrement dit : plus d'un adjoint potentiel sur trois choisit une autre voie dès la sortie de faculté.

3. Un plafond de verre salarial à l'officine. La grille conventionnelle de la pharmacie d'officine (IDCC 1996) a longtemps été à la peine : l'accord étendu du 1er novembre 2024 n'a revalorisé la valeur du point que de 5,067 € à 5,158 €, soit +1,8 %, avant une nouvelle hausse à 5,215 € au 1er novembre 2025 (FSPF, circulaire 2025-31). La réforme de la classification publiée en septembre 2025 constitue une avancée réelle : les adjoints débutants accèdent désormais directement au coefficient 470 et progressent au coefficient 500 après un an seulement, contre six ans auparavant (FSPF, nouvelle classification 2025). Mais la progression reste lente après cette accélération initiale : après 15 ans d'ancienneté, les salaires n'évoluent plus, poussant les profils expérimentés à changer d'officine plutôt que de rester (Le Quotidien du Pharmacien, octobre 2024). Par ailleurs, les officines dont le chiffre d'affaires est inférieur à 1 million d'euros affichent un revenu net du titulaire tombant à 28 100 €/an, en dessous du salaire d'un adjoint expérimenté, ce qui rend toute surenchère salariale financièrement insoutenable (Extencia, étude 2025).

Ce que ça change concrètement : l'officine rurale en garde à vue permanente

Sans adjoint, le titulaire rural ne peut pas fermer pour vacances, ne peut pas se former, ne peut pas tomber malade. Près de 80 % des officines déclaraient des difficultés de recrutement en 2022 ; ce chiffre s'était stabilisé autour de deux tiers des répondants fin 2023, malgré une légère détente (FSPF, enquête besoins en personnel, janvier 2024). Selon la FSPF, pour remplacer un professionnel de santé aujourd'hui, il faut en moyenne 2,5 équivalents temps plein compte tenu de l'évolution du rapport au temps de travail (groupe Ecomédia, 2024). Dans les zones à faible densité, certains titulaires rapportent des délais de recrutement de plus d'un an pour un poste d'adjoint, les candidats rejetant systématiquement les offres en dehors des bassins universitaires.

Le cadre légal aggrave encore la situation. L'arrêté du 21 février 2022 fixe l'obligation d'embauche d'un adjoint à temps plein au-delà de 1 300 000 € HT de chiffre d'affaires. Or, l'USPO souligne que la progression du chiffre d'affaires, gonflée par les médicaments onéreux, ne traduit plus une amélioration de la capacité financière : ce seuil, fixé en 2022, n'a pas été indexé sur l'inflation de 6,7 % enregistrée entre 2021 et 2022 (Le Moniteur des Pharmacies, janvier 2026). Des officines franchissent donc l'obligation légale sans disposer des marges pour recruter.

Comparatif : adjoint en officine vs secteurs concurrents (données 2025-2026)
Secteur Salaire brut débutant Évolution à 10 ans Avantages annexes Mobilité imposée
Officine (adjoint) ~2 460 € (coeff. 470) Grille : +20 % env. Prime blouse 90 €/an Non
Industrie pharmaceutique 2 500 – 3 000 € +50 à 100 % (négocié) Bonus, intéressement, stock-options Partielle
Hôpital public (PH) ~4 565 € (échelon 1) +60 % à 30 ans Grille FPH, retraite Oui (mutations)
Intérim officinal 32 €/h brut (~4 850 €/mois) Variable +10 % précarité, +10 % CP Liberté totale
Sources : CNOP Panorama 2025 ; FSPF classification 2025 ; 24/7 Services 2025 ; Allianz Entre Pros 2025 ; CNOP section H 2025

"En 2024, 54 communes ont perdu leur dernière pharmacie. Chaque fermeture menace l'accès au parcours de soins."

Philippe Besset, Président, Fédération des Syndicats Pharmaceutiques de France (FSPF), Action Pharmacie Rurale, 2025

Ce que vous devez faire, et dans quel ordre

Action 1 : Sortir de la grille conventionnelle dès demain matin

La convention collective fixe un plancher, pas un plafond. Dans les zones en tension, les titulaires qui recrutent proposent déjà des coefficients surclassés ou des primes spécifiques (Le Moniteur des Pharmacies, 2026). Calculez votre marge de manœuvre : un adjoint au coefficient 520 au lieu du 470 standard représente une différence d'environ 260 € brut/mois (valeur du point à 5,215 €), soit environ 3 100 € de charges annuelles supplémentaires. Avant de publier votre prochaine offre, vérifiez si ce surcoût est absorbable, souvent, il l'est pour le premier poste. Comparez également avec le coût d'un mois d'intérim (potentiellement 5 000 à 6 000 € tout compris) : offrir 260 €/mois de plus en CDI reste rationnel. Activez aussi les dispositifs existants : 260 officines en territoires fragiles sont éligibles à une aide conventionnelle annuelle de 20 000 € négociée dans l'avenant 1 (Le Moniteur des Pharmacies, décembre 2025). Vérifiez votre éligibilité auprès de votre ARS.

Action 2 : Bâtir une offre de carrière, pas une fiche de poste

La nouvelle classification FSPF-USPO (applicable depuis le 1er novembre 2025) ouvre un levier concret : les adjoints avec une compétence complémentaire validée (diplôme universitaire orthopédie, vaccination, entretiens pharmaceutiques) accèdent directement au coefficient 520 (position II, classe A) et progressent jusqu'au coefficient 550 (FSPF, circulaire 2025-31). Formalisez dès maintenant un plan de carrière écrit : parcours de coefficient sur 3, 5 et 10 ans, responsabilités progressives (référent vaccinations, pilote des entretiens pharmaceutiques, maître de stage). C'est ce que l'industrie fait systématiquement, et que l'officine doit s'approprier. PharmaPex peut vous aider à modéliser cet outil RH en intégrant les contraintes financières de votre officine.

Action 3 : Surveiller trois indicateurs pour anticiper la prochaine vacance

Ne subissez plus les départs. Trois signaux d'alerte à suivre mensuellement : (1) le nombre d'heures supplémentaires de votre adjoint en place, au-delà de 5 h/semaine en moyenne sur un trimestre, le risque de burn-out et de départ est élevé ; (2) le taux de postes vacants dans votre bassin via les plateformes spécialisées (Club Officine, Team Officine, Caducée), si plus de 3 annonces similaires à la vôtre restent sans réponse après 4 semaines, vous êtes en zone rouge de concurrence ; (3) l'évolution du chiffre d'affaires de votre officine par rapport au seuil de 1 300 000 € HT, anticiper l'obligation légale d'embauche 6 mois à l'avance vous évite la contrainte d'urgence.