10,6 heures par semaine : c'est le temps que votre équipe consacre désormais à gérer les ruptures de médicaments, soit le double d'il y a deux ans. En 2024, 39 % des Français ont été confrontés à une pénurie, et dans 35 % des cas, aucune alternative ne leur a été proposée. Aucune ligne de la convention pharmaceutique ne rémunère cette surcharge. Ce que cet article révèle : comment chiffrer précisément ce coût fantôme, et quelles actions concrètes engager dès maintenant.
400 médicaments en rupture fin 2024 : le niveau reste structurellement élevé
Le pic de crise est officiellement passé. Il faut pourtant mesurer ce que « l'après-pic » signifie concrètement. Au plus fort de la crise, lors de l'hiver 2022-2023, 800 présentations de médicaments d'intérêt thérapeutique majeur (MITM) étaient simultanément indisponibles, représentant jusqu'à 10 % du volume de vente total (DREES/ANSM, mars 2025). Fin décembre 2024, ce chiffre s'établissait encore à 400 présentations en rupture (DREES, décembre 2024), un niveau dit en « amélioration » qui reste deux fois supérieur à toutes les situations antérieures à 2020. Ce n'est pas un retour à la normale : c'est une nouvelle normalité dégradée.
La durée des épisodes aggrave le tableau. La durée moyenne d'une rupture est passée de 100 jours en 2022 à 220-230 jours en 2024, selon Catherine Paugam-Burtz, directrice générale de l'ANSM (Le Moniteur des Pharmacies, juin 2025). Une rupture ne dure plus quelques semaines, elle dure sept mois. Chaque épisode entraîne en moyenne une baisse de 11 % des livraisons aux officines sur toute sa durée (DREES, mars 2025). Pour un titulaire gérant des patients sous traitements chroniques, cela se traduit par des mois de substitutions, d'appels aux médecins prescripteurs et de réassurance patient.
Quatre classes thérapeutiques concentrent près de 75 % des déclarations : médicaments cardiovasculaires (30 %), système nerveux (20 %), antibiotiques (14 %) et système digestif (DREES/ANSM, mars 2025). Ces classes ne sont pas des raretés de niche : ce sont les ordonnances du quotidien. La psychiatrie cristallise depuis janvier 2025 une pression particulière, 14 tensions d'approvisionnement sur les psychotropes ont été signalées par l'ANSM depuis cette date, dont plusieurs liées à l'arrêt à l'automne 2024 d'une usine grecque fournissant 60 % de la quétiapine distribuée en France.
Pourquoi la France reste dépendante : une chaîne d'approvisionnement mondialisée et fragile
La cause structurelle est documentée. 80 % des principes actifs de médicaments sont produits en Asie, principalement en Inde et en Chine (Medtech France, 2025). La dépendance est donc quasi totale sur la matière première. Pourtant, le manque de matières premières n'est directement en cause que dans 10 % des ruptures : les causes sont avant tout logistiques, industrielles et économiques (DREES/ANSM, mars 2025). Les laboratoires optimisent leurs stocks dans une logique de juste-à-temps incompatible avec les aléas de demande en santé. Résultat : à l'hiver 2022-2023, 8 millions de boîtes de MITM manquaient chaque mois dans les officines françaises (DREES, mars 2025).
Le cadre réglementaire évolue, mais lentement. L'article 76 de la LFSS 2025 oblige désormais officines, laboratoires et grossistes-répartiteurs à alimenter le dispositif DP-Ruptures devenu officiel en mars 2025 (Le Moniteur des Pharmacies, décembre 2025). Un nouveau système d'information, prévu par la LFSS 2025, premier COPIL tenu le 15 janvier 2026, devrait permettre une remontée quotidienne des stocks par les officines vers l'ANSM (Le Moniteur des Pharmacies, janvier 2026). Aucun calendrier de déploiement précis n'est arrêté à ce stade. En parallèle, les sanctions contre les industriels défaillants restent symboliques : 8 millions d'euros infligés à onze laboratoires en 2023, quand les profits de Sanofi dépassaient 5 milliards d'euros la même année (La Fabrique des Soignants, juin 2025).
10,6 heures par semaine : le coût invisible que personne ne rémunère
Le temps consacré à la gestion des pénuries a doublé, passant de 5,3 à 10,6 heures par semaine en moyenne (Medtech France / GPUE, 2025). Sur une semaine de 35 heures, cela représente près de 30 % du temps de travail théorique d'un équivalent temps plein, absorbé par une activité non productive, ni dispensation, ni conseil, ni mission rémunérée. Le rapport 2026 du Groupement pharmaceutique de l'Union européenne, portant sur 27 pays membres, confirme que les pharmaciens consacrent désormais en moyenne 12 heures par semaine à gérer ces situations (Le Moniteur des Pharmacies, mars 2026), signal que la tendance ne s'est pas inversée.
Ce temps englobe des tâches précises et répétitives : recherche de stock dans d'autres officines, appels aux médecins prescripteurs pour valider un changement de molécule, réassurance des patients, déclarations sur DP-Ruptures, préparations magistrales de substitution quand l'ANSM l'autorise. 75 % des pharmaciens de l'enquête URPS Paca déclarent subir des comportements agressifs directement liés aux tensions de stock (Le Moniteur des Pharmacies, décembre 2025). L'épuisement professionnel est documenté, mais il ne figure dans aucune ligne conventionnelle.
Le chiffre d'impact patient complète le tableau : 39 % des Français ont été confrontés à une pénurie en 2024, et 35 % d'entre eux n'ont reçu aucune alternative (Baromètre BVA Xsight / France Assos Santé, mars 2025). Les personnes en affection de longue durée (ALD) sont disproportionnellement touchées, à 53 %. Les interruptions de traitement se produisent dans 9 cas sur 10 en Europe selon le rapport GPUE 2024, ce qui expose les officines à un risque médico-légal réel en cas de préjudice patient documenté.
| Période / Source | Temps hebdomadaire moyen | Signalements ANSM (MITM) | Durée moyenne d'une rupture |
|---|---|---|---|
| 2022 (GPUE) | 5,3 h/semaine | 3 761 signalements | ~100 jours |
| 2023 (GPUE) | ~6 h 40/semaine | 4 925 signalements | n.d. |
| 2024-2025 (Medtech France) | 10,6 h/semaine | 3 809 signalements (MITM) | 220-230 jours |
| 2025-2026 (GPUE rapport 2026) | ~12 h/semaine | n.d. | n.d. |
| Sources : GPUE (Groupement pharmaceutique de l'Union européenne) ; ANSM ; Medtech France ; Le Moniteur des Pharmacies, mars 2026 ; DREES mars 2025. | |||
"Toutes ces interventions pharmaceutiques sont théoriquement rémunérées par la marge. À l'heure où celle-ci est régulièrement amputée, l'État doit nous donner les moyens financiers d'assurer pleinement nos missions."
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : Chiffrez votre coût rupture dès cette semaine
Avant de réclamer une reconnaissance, il faut quantifier. Demandez à votre équipe de tracer, sur deux semaines, le temps effectif passé sur chaque acte lié à une rupture : appel prescripteur, recherche stock, substitution, déclaration DP-Ruptures, entretien patient agité. Multipliez ce temps par le coût horaire chargé moyen de votre équipe (salaire brut chargé d'un préparateur ÷ heures travaillées). Sur la base de 10,6 heures à 22 €/h (coût chargé préparateur), le coût hebdomadaire atteint potentiellement 233 € par semaine, soit environ 11 000 € annuels pour une officine standard, hors coût titulaire. Ce chiffre devient votre argument dans toute négociation syndicale ou conventionnelle. PharmaPex peut vous aider à intégrer cette donnée dans votre diagnostic économique global.
Action 2 : Activez DP-Ruptures en mode systématique et documentez le risque médico-légal
Depuis mars 2025, DP-Ruptures est l'outil national officiel de surveillance des MITM (LFSS 2025, art. 76). Son alimentation est désormais obligatoire. Au-delà de l'obligation légale, chaque signalement constitue une trace documentaire précieuse : en cas de préjudice patient lié à une rupture, l'absence de déclaration expose l'officine. Vérifiez que votre LGO est en mode intégré (95 % des officines sont raccordées depuis 2023, selon le CNOP). Formez systématiquement tout nouveau collaborateur à la procédure. Le futur système d'information (COPIL du 15 janvier 2026) imposera une remontée quotidienne des stocks : autant anticiper dès maintenant en installant les bons réflexes.
Action 3 : Suivez le chantier conventionnel avenant 2 : la rémunération des ruptures y sera discutée
L'idée de créer un honoraire spécifique pour la gestion des ruptures de stock a été formellement avancée par l'URPS Pharmaciens PACA le 30 septembre 2025, et jugée cohérente par les syndicats nationaux (FSPF, USPO). Elle devrait figurer dans les discussions de l'avenant 2, dont le cadre est en cours de construction depuis la CPN du 2 décembre 2025. Abonnez-vous aux publications de l'USPO et de la FSPF. Signalez à votre délégué régional votre temps réel de gestion des ruptures, chaque remontée terrain renforce le dossier chiffré présenté à l'Assurance maladie. L'indicateur à surveiller : l'ouverture officielle du chantier avenant 2, attendue courant 2026.