L'Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO) prépare pour le projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2027 une bascule inédite : transformer l'officine en tiers-lieu de téléconsultation programmée, au-delà des seuls soins non programmés actuellement couverts. Derrière l'argument clinique, la logique est aussi budgétaire : une téléconsultation en officine coûte 5 euros à la Sécurité sociale, contre plusieurs centaines pour un transport sanitaire. Ce que cet article révèle : la modélisation économique complète d'une officine engagée dans ces nouvelles missions, avant même que la loi ne soit écrite.
Trois propositions USPO qui redessinent le périmètre officinal
La téléconsultation d'officine existe depuis 2019, encadrée par l'avenant numéro 15 à la convention nationale pharmaceutique, signé le 6 décembre 2018 et entré en vigueur le 2 septembre 2019. Mais son périmètre est étroit : les soins non programmés uniquement. Parmi les pistes actuellement étudiées par l'USPO figure une évolution majeure : permettre son utilisation non plus uniquement pour les soins non programmés, mais aussi pour des consultations programmées de suivi. C'est un changement de paradigme. Un patient chronique pourrait désormais effectuer son suivi cardio ou oncologique depuis son officine, sans se déplacer à l'hôpital.
Téléconsultations programmées, suivi des chimiothérapies, consultations préopératoires : l'USPO prépare plusieurs propositions pour le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2027. Le cas de la chimiothérapie est emblématique. Avant chaque séance, une consultation médicale de contrôle reste nécessaire afin de vérifier la tolérance biologique du traitement. Le syndicat prend l'exemple des patients sous chimiothérapie. Ces contrôles imposent aujourd'hui un transport depuis le domicile du patient. L'oncologie et la dialyse sont les deux pathologies qui génèrent le plus de dépenses de transport, représentant à elles seules 35 % des dépenses totales de transport sanitaire.
Le troisième axe vise directement la facture nationale. Les représentants de l'USPO estiment que ce modèle pourrait limiter fortement les dépenses liées aux véhicules sanitaires légers. « Une téléconsultation dans une pharmacie coûte 5 euros à la Sécurité sociale. Un transport sanitaire peut coûter plusieurs centaines d'euros », avance Guillaume Racle, élu national à l'USPO. Le chiffre tient la route : en 2024, les dépenses remboursées par l'assurance maladie obligatoire au titre des transports sanitaires en VSL et ambulance se sont élevées à 3,3 milliards d'euros, pour 4,6 millions de patients. L'enjeu d'économies potentielles sur les transports liés aux consultations de suivi est donc considérable.
Au-delà de l'oncologie, l'USPO imagine déjà d'autres usages : consultations préopératoires, suivis cardiologiques ou consultations spécialisées répétitives pour des patients âgés ou vivant loin des centres hospitaliers. La proposition s'inscrit dans un continuum : l'USPO cherche clairement à repositionner l'officine comme infrastructure territoriale de santé dans le futur projet de loi de financement de la Sécurité sociale.
Le contexte conventionnel qui rend ces propositions crédibles
Ces ambitions ne partent pas de rien. Elles s'appuient sur un socle conventionnel déjà en place et sur une dynamique réglementaire favorable. Signé le 7 avril 2026, l'avenant numéro 2 à la convention nationale pharmaceutique corrige un dispositif territorial resté largement sous-exécuté en 2025 et ouvre, dans le même mouvement, des négociations sur l'évolution du modèle économique officinal.
Côté financement territorial, une opportunité existe dès aujourd'hui pour les officines rurales. Les officines situées dans les territoires ruraux dépourvus d'offre de soins et qui disposent de cabines de téléconsultation pourront être labellisées réseau France Santé et bénéficier d'une subvention pouvant atteindre 50 000 euros. Or, plusieurs mois après les premières annonces gouvernementales, seules quatre pharmacies apparaissent aujourd'hui sur la carte officielle du dispositif, trois autres étant en cours de labellisation. Le signal est clair : les officines équipées aujourd'hui ont une longueur d'avance.
Sur le plan économique global, le secteur repart. Nicolas Trikian, expert-comptable au cabinet C2C, détaille les statistiques annuelles du groupement CGP : « en 2025, les officines en moyenne ont fait 20 000 euros de marge en plus et 8 000 euros supplémentaires d'excédent brut d'exploitation ». Une augmentation de la marge liée à 42 % aux honoraires et prestations. Mais le rapport IGAS-IGF, rendu public le 7 mai 2025, est sans ambiguïté sur le fond : sur une décennie, le taux de rentabilité médian des officines a baissé de 3 points en ratio EBE/CA et l'excédent brut d'exploitation a diminué de 11 %. La téléconsultation programmée représenterait un levier de revenus directs et indirects que les titulaires ne peuvent pas ignorer.
Ce que ça change concrètement pour votre modèle économique
La rémunération actuelle de la téléconsultation non programmée est modeste. La première année de mise en oeuvre, le pharmacien bénéficie d'une rémunération forfaitaire de 1 225 euros TTC pour l'équipement, couvrant l'abonnement à une solution technique dédiée et les équipements minimaux. Ensuite, une indemnisation annuelle plafonnée à 750 euros TTC varie selon le nombre de téléconsultations effectuées, selon un barème progressif de 25 euros par tranche de 5 téléconsultations, jusqu'au plafond atteint à partir de 146 actes par an. Le montant facturé au titre du code traceur TLM, valorisé à 1 euro par acte, est déduit de cette rémunération forfaitaire. Ce plafond à 750 euros est justement le frein que l'extension aux consultations programmées viserait à lever.
La bascule vers les consultations programmées changerait la nature du flux. Une officine qui suit dix patients sous chimiothérapie avec une consultation hebdomadaire de contrôle génère potentiellement 520 actes par an pour ce seul segment, contre le plafond actuel de 146 pour atteindre le maximum de rémunération. Le barème devra être revu, et c'est précisément l'objet des propositions USPO pour le PLFSS 2027. La question de la rémunération des missions officinales sera inévitablement sur la table. Combien seront rémunérées les missions tirées d'OSyS ? Le nouvel entretien pharmaceutique autour du diabète de type 2 ?
| Critère | Téléconsultation non programmée (2024) | Téléconsultation programmée (proposition PLFSS 2027) |
|---|---|---|
| Cadre réglementaire | Convention nationale, avenant n°15 (2018-2019) | Proposition USPO, inscription PLFSS 2027 (pas encore votée) |
| Investissement équipement (achat) | 5 000 à 15 000 euros selon modèle | Identique, potentiellement éligible subvention France Santé jusqu'à 50 000 euros |
| Coût en leasing mensuel | 300 à 600 euros/mois (borne à cabine fermée) | Identique |
| Aide Assurance Maladie 1re année | 1 225 euros TTC (forfait équipement) | À renégocier dans le futur avenant |
| Rémunération annuelle plafonnée | 750 euros/an (au-delà de 146 actes) | Plafond à revoir (volume potentiellement x3 à x5) |
| Effet indirect (ordonnances) | Fort effet d'entraînement sur la délivrance post-consultation (non chiffré officiellement) | Renforcé par la fidélisation du patient chronique |
| ROI direct (hors ordonnances) | Long (3 à 4 ans selon volume) | Potentiellement réduit si honoraire spécifique créé |
| Sources : Ameli.fr (convention nationale, avenant 15), Extencia 2026, USPO (propositions PLFSS 2027), Le Moniteur des Pharmacies mai 2026, Légifrance arrêté France Santé 2026. | ||
L'équipement requis ne change pas : une solution de vidéotransmission et des instruments connectés sont déjà la norme. Pour proposer ce service et bénéficier des aides, le titulaire doit disposer d'une solution de vidéotransmission et d'instruments connectés obligatoires : stéthoscope, otoscope, oxymètre, tensiomètre. Ce qui change avec les consultations programmées, c'est la nature du patient : plus âgé, plus complexe, plus régulier. L'espace dédié et la confidentialité deviennent des exigences renforcées. Le conseil des experts-comptables du secteur est clair : ne surinvestissez pas dans une cabine « bunker » si vous disposez déjà d'une salle de confidentialité pour la vaccination. Une borne bien équipée dans un local existant optimise votre rentabilité au m².
Le levier économique indirect reste le plus solide. Le modèle économique est indirect : dans beaucoup de territoires, les habitants viennent d'abord pour consulter, puis repartent avec les médicaments prescrits. Pour un patient sous chimiothérapie orale qui réalise son contrôle pré-séance à l'officine, la délivrance mensuelle du traitement est naturellement captée. Ce cercle vertueux est exactement ce que vise l'USPO.
« L'officine pourrait devenir un tiers-lieu de téléconsultation programmée »
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : Évaluer votre éligibilité France Santé avant septembre 2026
Le réseau France Santé ouvre une fenêtre de financement que la majorité des officines n'a pas encore saisie. À ce jour, sept officines seulement ont été identifiées en amorce du dispositif, quatre déjà labellisées et trois en cours, assorties d'un levier financier important : jusqu'à 50 000 euros par structure, sous forme de financement annuel destiné à maintenir le cahier des charges. L'objectif gouvernemental est de 5 000 structures labellisées à l'horizon 2027, avec un financement moyen d'environ 50 000 euros par site. Si vous êtes en zone sous-dotée et déjà équipé d'une cabine ou borne de téléconsultation, contactez votre Agence régionale de santé (ARS) dès maintenant pour vous positionner dans la prochaine vague. Ne pas y figurer, c'est laisser potentiellement 50 000 euros sur la table.
Action 2 : Simuler votre ROI sur les nouveaux flux avant que les honoraires soient fixés
Le PLFSS 2027 n'est pas encore voté, mais les propositions USPO sont suffisamment précises pour modéliser deux scénarios : l'un avec un honoraire d'acte spécifique pour les consultations programmées, l'autre uniquement avec l'effet indirect sur la délivrance. Le calcul doit intégrer le coût mensuel de l'équipement (entre 300 et 600 euros/mois en leasing selon le modèle), le nombre estimé de patients chroniques de votre zone de chalandise sous chimiothérapie ou en suivi spécialisé, et le taux de conversion en ordonnances. PharmaPex permet de construire cette simulation en temps réel, en ajustant les hypothèses d'honoraires et de volume, pour savoir si l'investissement est rentable à 18, 24 ou 36 mois selon le scénario réglementaire retenu.
Action 3 : Surveiller le calendrier législatif et les signataires de l'avenant à venir
L'USPO prépare ses propositions pendant que les négociations conventionnelles entre la Caisse nationale de l'assurance maladie (CNAM) et les syndicats s'ouvrent. D'ici la fin 2026, de nouvelles négociations concernant la rémunération du pharmacien devraient être lancées avec l'Assurance maladie, dans un calendrier qui reste aujourd'hui incertain. Deux indicateurs à surveiller : la publication au Journal officiel d'un avenant incluant la téléconsultation programmée, et les signataires (rappel : l'USPO n'a pas signé l'avenant 1 de juin 2024, mais a signé l'avenant 2 d'avril 2026). Abonnez-vous aux alertes Légifrance sur les avenants à la convention pharmaceutique et aux publications USPO sur uspo.fr.