18 officines ont fermé chaque mois en 2025, et leur chiffre d'affaires cumulé ne s'est pas évaporé : il s'est redistribué entre les officines voisines, se transformant ou se perdant selon les bassins. Derrière ce mouvement silencieux, une réalité que les statistiques du groupement d'experts-comptables CGP (Conseil Gestion Pharmacie) ont mise en lumière en mars 2026 : le rebond économique observé en officine se nourrit en partie des fermetures de confrères. Or presque aucun titulaire ne pilote cette carte, et aucun acteur n'en fait une stratégie de réseau assumée, alors que la revoyure conventionnelle s'ouvre entre ce mois-ci et septembre et que le réseau devrait se contracter jusqu'à 17 000 officines d'ici 2035.
Une recomposition économique que les chiffres globaux ne montrent pas
18 fermetures par mois en 2025 (Le Moniteur des pharmacies, novembre 2025), après 24 par mois en 2024, soit 290 fermetures sur l'année selon CGP. Le rythme ralentit en apparence. Il masque une réalité plus profonde : six fermetures sur dix sont sèches, sans repreneur, sans transfert de patientèle organisé (CGP). Le chiffre d'affaires de ces officines disparaît de l'adresse, mais pas du bassin.
Le mécanisme est documenté. Quand une pharmacie ferme, son chiffre d'affaires ne disparaît pas totalement : il se redistribue entre officines voisines, se transforme selon les flux, ou se perd partiellement dans les nouvelles habitudes des patients (Le Moniteur des Pharmacies, juin 2026). Les officines absorbantes disposent souvent d'espaces plus vastes, d'une offre de parapharmacie plus développée et d'équipes formées au conseil, ce qui peut même augmenter le panier moyen des patients récupérés. Mais cette redistribution n'est ni automatique ni garantie. Nicolas Trikian, expert-comptable au cabinet CGP, le formule clairement : il y a toujours une partie du chiffre d'affaires qui se dissout, les habitudes des patients, les flux de circulation ou même la présence de médecins jouant énormément. Le report de patientèle ne suit pas toujours la logique géographique attendue : un simple sens unique peut changer complètement les flux.
Ce que les statistiques globales ne montrent pas, c'est la géographie de cette redistribution. Le chiffre d'affaires moyen par officine atteint environ 2,5 millions d'euros en 2025 (GERS Data 2025), avec une progression moyenne de 3,9 % par an depuis 2014. Cette croissance régulière n'est pas seulement le fruit des revalorisations conventionnelles ou de la vaccination : c'est aussi, en partie, le résultat de la contraction du réseau elle-même. Les officines qui restent captent le volume de celles qui ferment. Les statistiques 2025 présentées par CGP le 13 mars à Paris décrivent un redressement fragile, largement porté par les revalorisations conventionnelles, la vaccination et la redistribution d'activité liée aux fermetures d'autres pharmacies : sur un panel de 1 905 officines, soit environ 10 % du réseau, le chiffre d'affaires moyen atteint 2,655 millions d'euros, en hausse de 5,62 %, après une croissance de 5,03 % en 2024.
Longtemps rurales et isolées, les fermetures atteignent désormais des bassins entiers
La géographie des fermetures change. Longtemps concentrées sur quelques officines isolées, les fermetures touchent désormais des bassins de vie entiers déjà fragilisés par la désertification médicale (Le Moniteur des Pharmacies, juin 2026). Ce basculement est capital : il ne s'agit plus seulement d'une petite officine rurale qui disparaît faute de repreneur. Des territoires entiers voient leur accès au médicament se dégrader simultanément, au moment même où le dernier médecin généraliste part en retraite.
34 communes ont perdu leur dernière pharmacie en 2025 (FSPF, janvier 2026). Ces fermetures touchent massivement les petites structures : les officines de moins d'un million d'euros de chiffre d'affaires représentent 65 % des fermetures (CGP), quand la moyenne nationale avoisine 2,5 millions. La fragilisation économique des petites officines, particulièrement en milieu rural, met en péril un maillage dont dépendent des millions de Français pour leur premier recours aux soins. En parallèle, 21 % des titulaires ont plus de 60 ans, en hausse de six points en dix ans (Cour des comptes). Un titulaire sur cinq est donc potentiellement en pré-cession, dans un réseau où six fermetures sur dix se font sans repreneur.
La projection de long terme fixe le cadre. Le réseau devrait se stabiliser autour de 17 000 officines à l'horizon 2035, avec une moyenne de 250 fermetures physiques attendues chaque année (GERS Data, janvier 2026). De plus de 23 000 officines au milieu des années 2000 à moins de 17 000 en 2035 : le réseau aura perdu plus d'un quart de ses points de délivrance en trois décennies. La concentration n'est pas un risque hypothétique. C'est déjà la trajectoire.
Ce que ça change : la redistribution profite aux mieux préparés, pas aux plus proches
La redistribution de chiffre d'affaires après une fermeture n'est pas neutre. Elle profite aux officines les mieux positionnées, les mieux équipées en missions rémunérées, et les plus visibles sur leur territoire. Une officine qui propose des bilans de médication, des Tests Rapides d'Orientation Diagnostique (TROD), des entretiens pharmaceutiques et une présence numérique locale aura plus de chances d'absorber la patientèle orpheline qu'une officine qui ne fait que délivrer des ordonnances. La logique est simple : le patient déplacé choisit souvent l'officine qu'il connaît le mieux, et pas nécessairement la plus géographiquement proche.
Pourtant, presque personne ne pilote cette carte. Et certains préfèrent même attendre. Dans certains territoires, la logique de concentration devient une stratégie assumée : des titulaires accompagnent financièrement la fermeture d'une petite pharmacie fragilisée plutôt que de la voir reprise par un acquéreur susceptible de relancer la concurrence locale (Le Moniteur des Pharmacies, juin 2026). C'est dire si la carte de la redistribution est déjà jouée par quelques-uns, en silence.
Les chiffres confirment la fragilité de l'embellie. La marge brute globale moyenne s'était érodée à 28,3 % du chiffre d'affaires en 2024, contre 29,38 % en 2023 (statistiques CGP), avant de remonter en valeur : 732 000 euros par officine en 2025, contre 712 000 en 2024. Même mouvement sur la rentabilité : après une chute de 10 000 euros par officine en 2024, l'Excédent brut d'exploitation remonte à 267 100 euros en moyenne en 2025, en progression de 3,4 %. Bastien Legrand, expert-comptable chez FCC et président du groupement CGP, précise qu'il s'agit avant tout d'un rattrapage des pertes de l'année précédente. Et derrière des marges stabilisées, la trésorerie des officines flanche (Le Moniteur des Pharmacies, juin 2026). 10 % des officines sont déficitaires (CGP, statistiques 2025).
La fenêtre d'action est donc étroite. Le calendrier conventionnel la rend brûlante : un avenant de revoyure doit obligatoirement s'ouvrir entre juin et septembre 2026 (FSPF, Philippe Besset, décembre 2025), et la signature de l'avenant 2 prévoit déjà explicitement l'ouverture de négociations sur l'extension des missions via l'expérimentation OSyS, l'orientation dans le système de soins (Cnam, avril 2026). Ces discussions vont redéfinir les équilibres économiques du réseau pour les prochaines années. Les officines qui arrivent à cette séquence avec des missions déjà déployées, une patientèle élargie après fermetures voisines et une trésorerie solide, ne vivront pas la même décennie que celles qui attendent.
| Critère | Officine exposée (risque de fermeture) | Officine capteur (bénéficiaire de redistribution) |
|---|---|---|
| Chiffre d'affaires annuel HT | Inférieur à 1,1 million d'euros | Supérieur à 2,5 millions d'euros |
| Pyramide des âges du titulaire | Titulaire de plus de 60 ans, succession incertaine | Titulaire de moins de 50 ans, projet de développement |
| Missions rémunérées | Peu ou pas déployées (TROD, entretiens, vaccination limitée) | Vaccination, TROD, entretiens pharmaceutiques, OSyS |
| Visibilité locale | Aucune présence numérique structurée | Fiche Google, site, communication post-fermeture voisine |
| Trésorerie | EBE inférieur à 8 % du CA, découvert récurrent | EBE supérieur à 10 % du CA, capacité d'investissement |
| Statut conventionnel avenant 2 | Potentiellement éligible à l'aide de 20 000 euros | Hors champ, doit piloter seul la captation de patientèle |
| Sources : GERS Data 2025, CGP statistiques 2025 (panel 1 905 officines), Interfimo 2026, CNOP, Le Moniteur des Pharmacies juin 2026. | ||
"D'autres considèrent aussi qu'il suffit d'attendre qu'une officine fragilisée disparaisse pour récupérer naturellement sa clientèle. Mais notre approche est différente : l'objectif est d'éviter des fermetures brutales et de préserver la dignité de tous, ainsi qu'un certain équilibre territorial."
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : Cartographier votre bassin d'ici quinze jours
Identifiez les officines de votre bassin de vie dont le chiffre d'affaires est inférieur à 1,1 million d'euros : ce sont vos officines exposées. Croisez cette carte avec l'âge des titulaires (l'Observatoire PharmaPex publie des scores de succession croisés RPPS et FINESS pour plus de 16 000 officines). Une officine avec un titulaire de plus de 62 ans, un chiffre d'affaires inférieur à 1 million et aucun repreneur identifié présente, selon nos modèles, un risque de fermeture à horizon 18 à 36 mois. Savoir qu'elle existe vous permet d'anticiper, pas de subir. Vérifiez aussi si votre propre officine remplit les critères de l'aide conventionnelle de 20 000 euros de l'avenant 2 (seule pharmacie de la commune, chiffre d'affaires inférieur à 1 million HT, zone sous-dense en médecins) : le dossier se dépose auprès de votre CPAM, qui contacte par ailleurs directement les officines repérées comme éligibles.
Action 2 : Déployer ou compléter vos missions rémunérées avant l'été
La redistribution de chiffre d'affaires profite aux officines qui font davantage que délivrer. Vaccination, TROD angine et cystite, entretiens pharmaceutiques, OSyS : chaque mission déployée renforce votre surface de contact avec la patientèle orpheline des officines qui ferment. Et le rendement est désormais chiffré : les nouvelles missions et les honoraires ont rapporté en moyenne 11 000 euros de marge supplémentaire par officine en 2025 (CGP, via Revue Pharma, avril 2026). Le calendrier joue pour les officines équipées : l'avenant 2 ouvre explicitement la négociation sur l'extension des missions via OSyS, et la revoyure de juin-septembre va fixer les rémunérations des prochaines années. Une officine qui réalise déjà des TROD chaque semaine, qui vaccine au comptoir dans un réseau où près de 69 % des vaccinations sont désormais réalisées à l'officine, en progression de quatre points sur un an, et qui déploie les entretiens diabète, abordera cette séquence en position de force, pas en position d'attente.
Action 3 : Surveiller deux indicateurs chaque mois
Premier indicateur : votre trésorerie à 90 jours. La marge brute s'est érodée à 28,3 % du chiffre d'affaires en 2024 (CGP) et, malgré le rattrapage de l'EBE en 2025, la trésorerie des officines flanche (Le Moniteur des Pharmacies, juin 2026). Un découvert récurrent est un signal d'alerte, pas un aléa de gestion. Second indicateur : les fermetures dans un rayon de 15 kilomètres autour de votre officine. Chaque fermeture sèche représente potentiellement un flux de patientèle disponible. L'officine la mieux préparée, la plus visible localement et la plus dotée en missions sera capteur. PharmaPex publie les scores de succession officine par officine et met à jour les fermetures en continu : c'est le tableau de bord territorial que presque aucun titulaire n'a encore activé.