15 officines du Pays de Gex (Ain) prescrivent et administrent des vaccins du voyageur depuis mars 2025, via un protocole local de coopération porté par leur CPTS, sans convention avec l'Assurance maladie, sans remboursement patient. Sur la trentaine de vaccinations déjà réalisées, 20 % des patients concernés n'avaient aucunement prévu de consulter avant leur départ : la pharmacie capte un besoin invisible. Le sujet a été explicitement remis sur la table le 28 mars 2026 lors d'une réunion interministérielle réunissant l'Assurance maladie, la DSS, la DGS et la DGOS, preuve que l'expérimentation locale irrigue désormais le débat national.

Zéro CVI sur le territoire : c'est le vide qui a tout déclenché

Le Pays de Gex est un cas d'école. Il n'existe aucun centre de vaccination international (CVI) sur le territoire. La seule solution pour les patients était de se rendre au centre hospitalier d'Annecy, à 45 km, et ce alors que l'aéroport international de Genève se situe non loin de là. Autrement dit : un bassin de population fortement mobilitaire, salariés d'organisations internationales, frontaliers, voyageurs d'affaires, sans aucune infrastructure vaccinale de proximité.

Moins d'un an après l'instauration de la vaccination du voyageur dans la première pharmacie française, à Narbonne, quinze officines du Pays de Gex se sont lancées à leur tour. C'est la présentation du projet du pharmacien de l'Aude, Renaud Bourdin, lors de la 11e Journée nationale des URPS en mai 2024, qui a motivé Sophie Delorme, titulaire à Ferney-Voltaire, à faire de même dans le cadre de la CPTS qu'elle préside.

À Narbonne, le protocole est né d'un centre de vaccination local saturé, d'un goût prononcé pour les nouvelles missions et d'une officine implantée dans une maison de santé pluridisciplinaire comptant notamment deux médecins. La vaccination des voyageurs y a vu le jour début mai 2024. En un an, Renaud Bourdin estime avoir vacciné environ 500 personnes, venues d'Occitanie, mais aussi de plus loin lorsqu'il leur est impossible de trouver un rendez-vous dans un CVI.

Le constat de terrain est sans appel. Une étude évoquée lors d'un webinaire de l'URPS PACA indique que près de 90 % des voyageurs partent sans protection vaccinale adaptée. Une étude Ipsos pour le laboratoire Valneva en 2024 révélait que 86 % des personnes prévoyant un voyage hors Union européenne souhaitaient des consultations spécialisées en pharmacie incluant la possibilité d'être vaccinées. 63 % seraient prêtes à être vaccinées directement en pharmacie si ce service y était proposé.

Un protocole CPTS en trois lignes : comment ça marche concrètement

Ce sont donc quinze officines de l'Ain qui peuvent désormais prescrire et administrer tous les vaccins du voyageur, à l'exception de la fièvre jaune, ainsi que la chimioprophylaxie du paludisme. Le cadre juridique repose sur un protocole local de coopération médecin-pharmacien. Le protocole narbonnais s'est parfaitement intégré au Pays de Gex, avec deux médecins délégants de la CPTS rémunérés par un forfait annuel de 500 euros. Ils se sont chargés de la formation des équipes et restent à disposition pour répondre aux interrogations face à des cas particuliers.

Sur le plan réglementaire, le dispositif s'appuie sur le Décret n° 2023-736 du 8 août 2023 (Légifrance). Depuis le 8 août 2023, les compétences vaccinales des pharmaciens d'officine ont été étendues : ils peuvent prescrire et administrer l'ensemble des vaccins mentionnés dans le calendrier vaccinal en vigueur à toutes les personnes de onze ans et plus, à l'exception des vaccins vivants atténués chez les personnes immunodéprimées.

Mais la vaccination du voyageur dépasse le cadre du seul calendrier vaccinal, c'est là que le droit accroche. La réglementation ne permet pas aux pharmaciens de prescrire ou administrer une vaccination dans le cadre d'un départ en voyage. Prenons l'exemple du vaccin contre l'hépatite A : le pharmacien n'est autorisé à prescrire et injecter le vaccin que dans le cadre des recommandations du calendrier vaccinal, mais pas en prévision d'un voyage pour lequel cette vaccination est préconisée. C'est précisément le protocole local de coopération médecin-pharmacien qui franchit ce verrou : le médecin délégant transfère formellement l'acte, ouvrant la voie à une prise en charge complète du voyageur à l'officine.

Le parcours en pratique est structuré en deux temps. Le premier rendez-vous est consacré à la préparation du voyage : analyse de la destination, identification des risques sanitaires, bilan vaccinal, vérification des traitements en cours et délivrance de conseils adaptés. Le second consiste en l'administration des vaccins requis selon la destination (hors fièvre jaune), la prescription éventuelle de traitements préventifs tels qu'antipaludiques ou traitements des troubles digestifs.

Chaque pharmacien doit suivre une formation spécifique de sept heures. Des critères d'inclusion et d'exclusion sont définis, notamment l'âge, l'expérimentation ne cible pas les patients en dessous de 11 ans, ainsi qu'une méthodologie et des algorithmes d'aide à la décision partagés avec les médecins déléguants.

Modèle économique : paiement direct, tarif libre, 30 à 40 € la consultation

La question centrale pour tout titulaire : est-ce rentable ? La réponse est nuancée, mais les paramètres sont clairs. La prise de rendez-vous se fait sur Doctolib ou directement à la pharmacie. La facturation au patient est libre puisqu'il n'y a pas de remboursement, et tourne autour de 30 à 40 euros. En moyenne, la consultation dure 20 minutes par patient, parfois davantage.

Le modèle économique repose sur une logique de paiement direct par les patients, à l'image de ce qui se pratique dans les centres de vaccination internationaux. Ni la consultation ni les vaccins ne sont remboursés par l'Assurance maladie. C'est un modèle hors nomenclature qui teste la capacité de l'officine à valoriser une expertise clinique par une tarification directe, un changement de paradigme pour des officines habituées aux rémunérations conventionnées.

Comparaison du modèle économique : vaccination du voyageur en officine vs CVI
Critère Officine avec protocole CPTS Centre de vaccination international (CVI)
Cadre juridique Protocole local de coopération médecin-pharmacien Agrément ministériel (fièvre jaune incluse)
Vaccins possibles Tous sauf fièvre jaune + chimioprophylaxie antipaludéenne Tous vaccins, y compris fièvre jaune
Tarif consultation Libre, environ 30-40 € (non remboursé) Variable selon établissement (souvent non remboursé)
Délai d'accès Immédiat (Doctolib ou comptoir) Plusieurs semaines d'attente fréquentes
Formation requise 7 heures spécifiques + formation vaccinale de base Formation médicale complète
Coût médecin délégant Forfait 500 €/an pour 2 médecins (Pays de Gex) ,
Sources : Le Pharmacien de France (mai 2025) ; Le Moniteur des Pharmacies (avril 2025) ; HCSP Recommandations sanitaires voyageurs 2025

La dimension santé publique est également documentée. Sur la trentaine de vaccinations réalisées dans le Pays de Gex, environ 20 % des patients n'avaient pas prévu de consulter avant de partir en voyage. Ces patients, sans action de l'officine, seraient partis non protégés. Ce chiffre est l'argument le plus solide pour défendre la mission face à une négociation conventionnelle future.

Le contexte économique général de l'officine plaide en faveur de la diversification. La rémunération de l'officine a progressé de 2,17 % en 2025 selon les données de Pharmastat, une évolution conforme à la trajectoire prévisionnelle de l'avenant 1 à la convention nationale pharmaceutique, signé par la seule FSPF. Sur fond de baisses de prix et de remises sur génériques, chaque nouvelle source de revenu hors dispensation compte.

"C'est un point que nous avons porté aux instances. L'objectif n'est pas d'obtenir une décision rapide, mais de structurer un cadre opposable."

Guillaume Racle, élu national, Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO), Le Moniteur des Pharmacies, avril 2026

Ce que vous devez faire, et dans quel ordre

Action 1 : Vérifier dès cette semaine si votre CPTS ou MSP peut porter un protocole

La première condition pour accéder à cette mission est l'existence d'un cadre interprofessionnel actif sur votre territoire. La vaccination du voyageur s'inscrit pleinement dans la dynamique de l'exercice coordonné, notamment avec l'appui des CPTS, qui facilitent l'identification d'un médecin partenaire et l'organisation territoriale. Contactez votre CPTS locale ou votre coordinateur de MSP pour évaluer la faisabilité d'un protocole de coopération médecin-pharmacien. Si un médecin délégant est identifié, le coût de sa rémunération forfaitaire est maîtrisé : 500 €/an (expérience Pays de Gex) pour deux médecins couvrant l'ensemble du réseau.

Action 2 : Suivre la formation spécifique et activer vos outils numériques

La mise en place de cette mission passe par quelques étapes clés : se former, activer ses accès MesVaccins Pro et Mentor Pro, obtenir le protocole et s'appuyer sur sa CPTS pour structurer la démarche. La formation spécifique est de 7 heures (modules e-learning). Elle couvre les risques infectieux par destination, les algorithmes d'aide à la décision, les critères d'inclusion et d'exclusion, et la chimioprophylaxie antipaludéenne. Elle est distincte de la formation vaccinale du calendrier déjà réalisée. Parallèlement, déclarez votre activité vaccinale sur la plateforme e-POP du CNOP si ce n'est pas encore fait, c'est un prérequis réglementaire. PharmaPex peut vous accompagner dans le calcul du seuil de rentabilité de la mission selon votre volume de patients voyageurs estimé.

Action 3 : Surveiller l'évolution réglementaire dans les 12 prochains mois

Le sujet de la vaccination voyageur par l'officine a été explicitement remis sur la table lors d'une réunion réunissant l'Assurance maladie, la Direction de la sécurité sociale, la Direction générale de la santé et la Direction générale de l'offre de soins. La piste défendue est de mandater le Conseil national professionnel de pharmacie afin qu'il élabore une recommandation, ensuite validée par la Haute Autorité de santé. Ce processus permettrait d'aboutir à une recommandation HAS et d'ouvrir la voie à une extension des compétences. Le calendrier probable : recommandation CNP-Pharmacie courant 2026, validation HAS, puis intégration dans un avenant conventionnel. Inscrivez-vous aux flux d'actualités du Moniteur des Pharmacies et de l'USPO, tout changement de cadre réglementaire modifiera instantanément l'équation économique de cette mission.