Entre 561 millions et 1,7 milliard d'euros de médicaments prescrits en ville ne sont jamais consommés chaque année en France, selon la Cour des comptes (septembre 2025). Face à ce gaspillage, la dispensation à l'unité (DAU) est présentée comme un levier de santé publique, mais son équation économique reste, pour la grande majorité des titulaires, un angle mort de gestion. Aux 16es Rencontres de l'Union des Syndicats de Pharmaciens d'Officine (USPO), tenues le 23 avril 2026 au Palais d'Iéna à Paris, la question du modèle officinal à l'heure de la réforme de la rémunération a posé le cadre d'un débat que les pharmaciens ruraux, en première ligne, ne peuvent plus éviter.

0,08 % de la dépense ville : un acte marginal qui coûte du temps sans le valoriser

La DAU n'est pas nouvelle. Obligatoire de longue date pour les stupéfiants et depuis 2024 pour les médicaments en tension d'approvisionnement, autorisée depuis 2022 pour certains antibiotiques, elle reste pourtant marginale en ville : 0,08 % des dépenses de médicaments délivrés en 2024, selon la Cour des comptes (rapport du 7 novembre 2025). Le chiffre est éloquent. Sur 30 milliards d'euros de dépenses de médicaments en officines de ville en 2024 (Assurance maladie, complémentaires et patients confondus), la DAU représente moins de 24 millions d'euros d'activité. Et pour cette activité, la rémunération est plafonnée à 1 euro TTC par acte, dans la limite de 500 euros par an (Ameli, convention nationale 2022). L'Assurance maladie a versé 1,4 million d'euros au total aux pharmaciens pour la DAU en 2024, contre 0,8 million en 2023 (Le Moniteur des pharmacies, juillet 2025). Une progression de 75 % en un an qui témoigne d'un léger essor, mais qui reste dérisoire au regard du temps réel passé au comptoir.

Ce temps, justement, la Cour des comptes l'a mesuré. L'évaluation Inserm sur la délivrance d'antibiotiques à l'unité a établi une charge additionnelle moyenne de 3 minutes par acte de DAU, liée au reconditionnement, à l'étiquetage, à la traçabilité et à la notice imprimée obligatoire. Pour une officine réalisant 20 actes DAU par semaine, cela représente potentiellement une heure de temps professionnel hebdomadaire non rémunérée à sa juste valeur. Le modèle de rémunération actuel, encore assis sur le conditionnement à la boîte, n'a pas été adapté à ce mode de délivrance (Cour des comptes, novembre 2025). Les logiciels de gestion officinale (LGO) ne permettent pas tous d'assurer une gestion efficace de cette délivrance, créant une double peine opérationnelle.

Gaspillage, iatrogénie et pénuries : pourquoi la DAU est un révélateur, pas une solution universelle

Le rapport de la Cour des comptes de novembre 2025 résume sans ambiguïté les bénéfices théoriques de la DAU : elle contribue à limiter le gaspillage, à améliorer l'observance, à réduire l'iatrogénie et à atténuer les pénuries. Ces promesses sont réelles, mais conditionnelles. L'iatrogénie médicamenteuse est à l'origine d'environ 10 % des hospitalisations en France, et en France, les interactions médicamenteuses seraient responsables de plus de 200 000 hospitalisations par an (Le Moniteur des pharmacies, février 2026, données ENEIS). La polymédication des patients âgés, dont la moitié des plus de 65 ans consomme plus de cinq médicaments quotidiennement, constitue le terrain le plus fertile pour un rôle clinique renforcé du titulaire au travers d'une délivrance adaptée.

Sur les pénuries, l'argument tient, mais de façon sélective. La DAU a été rendue obligatoire pour la quétiapine, antipsychotique, lors de sa rupture au printemps 2025. Dans un territoire rural comme le plateau de Millevaches, où l'officine est parfois le seul point d'accès aux soins de premier recours, une rupture sur un médicament psychiatrique ou cardiologique a des conséquences immédiates sur des patients isolés et peu mobiles. La DAU devient alors un outil de régulation du stock local, pas seulement un impératif réglementaire.

Mais la Cour des comptes elle-même tempère les ambitions. Un changement complet de régime, du conditionnement à la boîte vers le conditionnement à l'unité, engendrerait des coûts élevés de transformation de la chaîne de production et de distribution pour des gains au total limités ou incertains. La DAU n'offrirait des économies réelles que pour un nombre restreint de médicaments, les plus onéreux et en traitement ponctuel (Cour des comptes, novembre 2025). La généralisation est donc exclue par les magistrats eux-mêmes. Ce que les pouvoirs publics visent, c'est une approche sélective et encadrée, pas un basculement systémique.

L'équation économique que les officines rurales doivent chiffrer maintenant

L'enjeu n'est pas de décider si la DAU est une bonne ou mauvaise idée. C'est de comprendre ce qu'elle change dans l'équation de rentabilité de chaque officine, en particulier rurale. Le contexte est sévère. L'excédent brut d'exploitation (EBE) moyen des officines françaises s'établissait à 193 000 euros en 2024, en baisse de 5 % par rapport à 2023 (CGP, données Observatoire Fiducial, juin 2025). En 2025, l'EBE remonte à 267 000 euros en moyenne, mais sur la période 2019-2025, il n'aurait progressé que d'environ 12 % alors que l'inflation cumulée est estimée entre 19 % et 20 % (CGP, mars 2026). Les petites officines rurales, celles dont la marge est inférieure à 400 000 euros, sont valorisées à un multiple de 1,88 fois la marge en 2025, contre 1,98 en 2023 (Interfimo, données Pharma365, avril 2026). La pression sur la rentabilité est structurelle, pas conjoncturelle.

Dans ce contexte, la DAU génère trois effets économiques contradictoires qu'il faut chiffrer localement. D'abord, un surcoût opérationnel : temps au comptoir, suremballage, tracabilité renforcée, mise à jour du LGO. Ce surcoût est réel, non compensé par la rémunération actuelle de 1 euro plafonnée à 500 euros par an. Ensuite, un potentiel de réduction des retours : moins de boîtes entamées, moins de médicaments non utilisés (MNU) rapportés par Cyclamed, moins de pertes sèches sur les produits chers dont les conditionnements de grande taille reviennent parfois non entamés après un ajustement de dose ou une mauvaise tolérance. Christophe Wilcke, président de la commission Pharmacie clinique et exercice coordonné de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), note que les médicaments chers représentent aujourd'hui plus de 20 % du chiffre d'affaires des pharmacies et que ces conditionnements de grande taille reviennent parfois non entamés à l'officine (Revue Pharma, janvier 2026). Enfin, un levier de positionnement pour les futures missions rémunérées.

C'est ce troisième effet qui est le moins chiffré, mais potentiellement le plus structurant. La Cour des comptes recommande de fonder, d'ici à la fin 2027, la rémunération officinale de la délivrance de médicaments sur l'acte de dispensation au patient, indépendamment du nombre de boîtes vendues. Elle préconise également d'instituer, d'ici à la fin 2027, une tarification du médicament à l'unité, indépendante et complémentaire de la tarification à la boîte. Un titulaire qui documente aujourd'hui son activité DAU, qui trace ses actes dans le dossier pharmaceutique, qui structure une procédure qualité sur la gestion des rompus se place en avance de phase sur ce futur cadre conventionnel.

DAU en officine de ville : état des lieux réglementaire et économique (2026)
Dimension Situation actuelle Horizon 2027 (recommandations Cour des comptes)
Cadre légal Obligatoire stupéfiants et médicaments en tension ; autorisée antibiotiques (décret janvier 2022) Décret général en attente (notifié CE juillet 2025, non publié)
Rémunération 1 euro TTC par acte, plafond 500 euros/an (convention 2022) Tarification à l'unité indépendante et complémentaire de la boîte
Part dans la dépense ville 0,08 % des dépenses médicaments en 2024 Non quantifié, cible sélective sur médicaments onéreux
Charge au comptoir 3 minutes additionnelles par acte (évaluation Inserm) Dépend de l'évolution des LGO et du cadre qualité
PDA (forme avancée de DAU) 3 000 officines pratiquantes, cadre tarifaire instable Expérimentation mutualisation/sous-traitance en 2026
Risque disciplinaire Réel hors cas légaux (sanction confirmée en appel, 2026) À réduire par publication du décret général
Sources : Cour des comptes (novembre 2025), Ameli, Légifrance, Le Moniteur des pharmacies (mai 2026), Revue Pharma (janvier 2026)

"Les médicaments chers représentent aujourd'hui plus de 20 % du chiffre d'affaires des pharmacies. Or, on délivre parfois des conditionnements de grande taille qui reviennent non entamés ou quasi inutilisés à l'officine, après un ajustement de doses ou une mauvaise tolérance."

Christophe Wilcke, Président de la commission Pharmacie clinique et exercice coordonné, FSPF, Revue Pharma, janvier 2026

Ce que vous devez faire, et dans quel ordre

Action 1 : Cartographiez votre exposition DAU actuelle d'ici 30 jours

Extrayez de votre LGO le nombre d'actes DAU facturés sur les 12 derniers mois (code prestation DUP). Vérifiez si vous avez atteint le plafond de 500 euros annuels, ou si vous êtes en dessous, signe que des actes ne sont pas facturés ou pas pratiqués. Identifiez les trois médicaments chers (au-dessus de 300 euros unitaires) sur lesquels vous observez le plus de retours de boîtes non entamées. Ce diagnostic, que PharmaPex vous aide à structurer avec votre tableau de bord d'activité, est le point de départ pour chiffrer le gain potentiel sur les MNU et calibrer votre charge de travail réelle liée à la DAU.

Action 2 : Documentez et sécurisez chaque acte DAU dans le dossier pharmaceutique dans les 14 jours

La sanction disciplinaire confirmée en appel en 2026 rappelle une exigence non négociable : tout acte DAU doit être enregistré de façon fiable dans le dossier pharmaceutique et le dossier médical partagé. Vérifiez que votre LGO assure cet enregistrement automatique. Si ce n'est pas le cas, mettez en place une procédure qualité manuelle sur la gestion des rompus, la traçabilité des lots et la facturation à l'unité. Ce socle documentaire sera exigible si un avenant conventionnel valorise demain l'acte de DAU sur acte de dispensation.

Action 3 : Suivez le calendrier réglementaire 2026-2027 comme un indicateur stratégique

Deux échéances structurent le terrain : la publication du décret général sur la DAU (notifié à la Commission européenne en juillet 2025, attendu), et les recommandations de la Cour des comptes qui fixent fin 2027 pour une réforme de la tarification à l'unité. Demandez à votre syndicat (USPO ou FSPF) une alerte dès la publication du décret. Suivez les négociations de l'avenant 3 à la convention pharmaceutique, sur lequel l'USPO a posé des exigences structurantes lors des 16es Rencontres d'avril 2026. Un titulaire informé six mois avant ses confrères dispose d'une longueur d'avance pour adapter son organisation et faire valoir ses actes documentés.