Illustration de synthèse PharmaPex, sans lien avec une personne ou un établissement réel.
Depuis le 9 octobre 2026, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) demande aux prescripteurs de limiter les initiations de duloxétine : les gélules gastro-résistantes dosées à 30 et 60 mg sont en tension chez tous les laboratoires, et le retour progressif à la normale n’est annoncé en pharmacie qu’à partir de mi-novembre. Pour l’officine, la consigne a un corollaire immédiat, servir d’abord les patients déjà traités, parce que l’arrêt brutal de cette molécule a provoqué des effets indésirables chez environ 45 % des patients des essais cliniques, contre 23 % sous placebo. Ce que les relais de la consigne n’ont pas souligné, c’est que les deux pages de l’ANSM ne donnent pas la même échéance, et que la venlafaxine, l’autre inhibiteur de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline courant, figurait elle aussi en tension sur deux dosages.
Tous les laboratoires sont touchés, et la tension date de septembre
La difficulté n’est pas née le 12 octobre. La fiche de disponibilité de l’ANSM consacrée à la duloxétine a été mise en ligne le 18 septembre 2026, avec une situation de tension constatée au 9 septembre, puis mise à jour le 9 octobre (ANSM, fiche de disponibilité). Elle vise « tous les laboratoires » et les deux seuls dosages commercialisés, 30 et 60 mg. La date que retient la veille professionnelle, le 12 octobre, est celle de la mise à jour de la seconde page de l’agence, une actualité publiée le 9 octobre. Pour le comptoir, cela signifie que certains patients ont pu rencontrer des manquants depuis plus d’un mois.
L’actualité de l’ANSM, publiée le 9 octobre et mise à jour le 12, attribue la tension à « des problèmes temporaires de production », sans nommer de site ni de fabricant (ANSM, 9 octobre 2026). L’agence y a demandé aux laboratoires de mettre le maximum de boîtes en circulation, « en utilisant notamment leurs stocks de sécurité ». Elle leur demande aussi de privilégier l’approvisionnement des officines par les grossistes-répartiteurs et d’éviter les ventes directes, au nom de la charte d’engagement des acteurs de la chaîne du médicament. Concrètement, la commande directe au laboratoire n’est pas le canal à privilégier pendant cette période.
Une mesure juridique accompagne ces demandes. Depuis la publication de la fiche, à la mi-septembre, la vente et l’exportation de la duloxétine vers l’étranger par les grossistes-répartiteurs sont interdites, en application des articles L. 5121-30 et L. 5124-17-3 du Code de la santé publique, jusqu’à la remise à disposition normale du médicament (ANSM, fiche de disponibilité). L’Ordre national des pharmaciens, ou ONP, a relayé la communication de l’ANSM le 15 octobre 2026, sans y ajouter de consigne propre à l’officine (Ordre national des pharmaciens, 15 octobre 2026). À la date du 20 octobre 2026, aucune des deux pages ne mentionne de contingentement ni d’importation ; l’ANSM indique seulement étudier « d’autres mesures ».
La presse professionnelle a repris l’information entre le 9 et le 16 octobre (Le Moniteur des pharmacies, Vidal, La Revue du Praticien). Un écart de vocabulaire mérite d’être relevé : Vidal parle de « suspendre » les initiations, alors que l’ANSM demande de les « limiter ». La nuance compte quand un prescripteur vous demande ce que dit exactement l’agence.
Fin octobre chez les laboratoires, mi-novembre au comptoir : deux dates pour une même tension
La fiche de disponibilité annonce toujours une remise à disposition prévue « fin octobre 2026 », assortie d’un délai « pouvant aller jusqu’à plusieurs semaines » avant que les boîtes atteignent les pharmacies. L’actualité, plus récente, parle d’un retour à la normale progressif dans les pharmacies « à partir de mi-novembre ». Les deux dates ne se contredisent pas : la première se situe au niveau des laboratoires, la seconde au comptoir. Le dossier de l’ANSM sur les antidépresseurs précise qu’il faut compter, de manière générale, « 3 à 4 semaines supplémentaires » entre l’approvisionnement par les laboratoires et la disponibilité en pharmacie (ANSM, dossier Antidépresseurs).
Le calcul, réalisé par PharmaPex et indicatif, éclaire le calendrier. Si les livraisons des laboratoires reprennent le 31 octobre, ajouter 3 à 4 semaines conduit entre le 21 et le 28 novembre. Pour atteindre la mi-novembre, il faut que les laboratoires livrent entre le 18 et le 25 octobre, c’est-à-dire au début de la fenêtre « fin octobre ». La mi-novembre est donc une borne basse, pas une date de fin. Une officine qui prévoit ses échanges avec les patients et les prescripteurs jusqu’à la fin novembre ne surestime pas la durée de la tension.
Le contexte général rend la prudence raisonnable. L’ANSM a reçu 3 887 signalements de ruptures et de risques de ruptures de stock de médicaments en 2025, dont près de la moitié a fait l’objet d’au moins une mesure de gestion (ANSM, rapport d’activité 2025, 8 juillet 2026). La duloxétine n’est pas un produit de niche : autorisée en Europe depuis le 17 décembre 2004 sous le nom de Cymbalta, elle traite le trouble dépressif majeur, le trouble anxieux généralisé et la douleur neuropathique diabétique périphérique, chez l’adulte. Sa posologie usuelle est de 60 mg par jour dans la dépression et la douleur neuropathique ; dans le trouble anxieux généralisé, le traitement débute à 30 mg avant de passer le plus souvent à 60 mg (résumé des caractéristiques du produit, Agence européenne des médicaments). Les deux dosages sont donc également exposés.
Ce que la consigne change au comptoir, et ce qu’elle ne vous autorise pas
La consigne de l’ANSM s’adresse aux prescripteurs. Elle ne permet pas à l’officine de refuser une ordonnance d’initiation lorsque le produit est disponible, mais elle fixe une priorité claire : l’agence mobilise les stocks « pour préserver la disponibilité du médicament pour les patients déjà sous traitement ». Le patient en cours de traitement est le premier à protéger, parce qu’une interruption n’a pas pour lui les mêmes conséquences qu’un report de démarrage.
Le risque est documenté dans le résumé des caractéristiques du produit. « L’arrêt brutal du traitement doit être évité », et la dose doit être diminuée progressivement sur au moins une à deux semaines. Les symptômes de sevrage les plus fréquents sont les sensations vertigineuses, les paresthésies ou sensations de décharge électrique, les troubles du sommeil, la fatigue, l’anxiété, les nausées, les céphalées et l’irritabilité. Ils apparaissent habituellement dans les tout premiers jours, disparaissent le plus souvent en deux semaines, mais peuvent se prolonger deux à trois mois ou plus chez certains patients (RCP Cymbalta, rubriques 4.2, 4.4 et 4.8). Un patient qui découvre un manquant le jour où il termine sa boîte est exactement dans la situation que l’ANSM veut éviter.
Le cadre de la substitution reste celui du Code de la santé publique. Entre spécialités d’un même groupe générique, au même dosage, la substitution habituelle s’applique, sauf mention « non substituable » ; le dossier Antidépresseurs de l’ANSM désigne d’ailleurs la molécule comme « Cymbalta et génériques ». Comme la fiche vise tous les laboratoires, changer de référence n’aide que si un fabricant précis est livré, et le changement d’aspect de la gélule doit être expliqué au patient. En revanche, remplacer la duloxétine par une autre molécule n’appartient pas au pharmacien. L’article L. 5125-23 pose que « le pharmacien ne peut délivrer un médicament ou produit autre que celui qui a été prescrit » sans l’accord exprès et préalable du prescripteur, sauf urgence et dans l’intérêt du patient. Le remplacement par dérogation prévu au V de cet article suppose que le médicament figure sur la liste mentionnée à l’article L. 5121-30 et qu’une recommandation de l’ANSM soit publiée sur son site à cet effet : à la date du 20 octobre 2026, la communication sur la duloxétine n’en contient aucune destinée au pharmacien, ses alternatives visant les prescripteurs « selon la situation clinique du patient » (Légifrance, article L. 5125-23).
Deux gestes sont à proscrire. Les gélules sont gastro-résistantes et la notice demande d’« avaler la gélule entière » : les ouvrir pour partager un dosage ne se fait pas. Délivrer deux gélules de 30 mg pour une prescription de 60 mg change la présentation délivrée ; par prudence, cela se valide avec le prescripteur et se trace sur l’ordonnance, et l’intérêt est limité puisque les deux dosages sont en tension.
Enfin, le droit donne un repère précis pour qualifier le manquant. L’article R. 5124-49-1 caractérise une rupture d’approvisionnement lorsqu’une officine est dans l’incapacité de dispenser un médicament à un patient dans un délai de 72 heures après une demande auprès de deux entreprises de distribution, délai que le pharmacien peut réduire selon les besoins du traitement (Légifrance, article R. 5124-49-1). Le DP-Ruptures, service du Dossier pharmaceutique, transmet automatiquement depuis le logiciel de gestion d’officine, ou LGO, les ruptures aux laboratoires exploitants et renvoie les informations qu’ils communiquent : cause, date de retour prévue, alternatives. Sa fonction de demande de dépannage d’urgence, réservée aux médicaments d’intérêt thérapeutique majeur et aux produits de niche, permet de solliciter directement le laboratoire pour un patient donné, sous réserve que la référence relève de ces catégories (Ordre national des pharmaciens, services du DP). La méthode vaut pour d’autres tensions récentes, comme celle du furosémide 20 et 40 mg.
| Élément | Fiche de disponibilité | Actualité de l’ANSM |
|---|---|---|
| Mise en ligne | 18 septembre 2026 | 9 octobre 2026 |
| Dernière mise à jour | 9 octobre 2026 | 12 octobre 2026 |
| Situation | Tension en ville, constatée au 9 septembre 2026, tous laboratoires | Difficultés d’approvisionnement liées à des problèmes temporaires de production |
| Retour annoncé | Fin octobre 2026 au niveau des laboratoires, puis jusqu’à plusieurs semaines | Retour progressif dans les pharmacies à partir de mi-novembre |
| Mesures | Vente et exportation à l’étranger interdites aux grossistes-répartiteurs | Stocks de sécurité mobilisés, approvisionnement par les grossistes-répartiteurs, initiations à limiter |
| Contingentement, importation | Non mentionnés | Non mentionnés, « d’autres mesures » à l’étude |
| Sources : ANSM, fiche de disponibilité de la duloxétine (mise à jour le 9 octobre 2026) et actualité du 9 octobre 2026 mise à jour le 12 octobre 2026. | ||
Pour préparer l’échange avec le prescripteur, qui seul choisit un éventuel relais, le tableau de l’ANSM donne l’état des molécules citées en alternative. Il ne constitue pas une liste de remplacement.
| Classe citée | Molécules et dosages en tension | Retour annoncé par les laboratoires |
|---|---|---|
| Inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine | Fluoxétine 20 mg, gélule et comprimé dispersible ; citalopram, escitalopram, fluvoxamine, paroxétine et sertraline sans tension nationale | Fin septembre 2026 pour la fluoxétine |
| Inhibiteurs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline | Venlafaxine LP 37,5 et 75 mg ; venlafaxine LP 150 mg, comprimé 50 mg et milnacipran sans tension nationale | Courant 2026 pour la venlafaxine |
| Antidépresseurs tricycliques | Clomipramine 25 mg, imipramine 10 mg ; maprotiline 25 et 75 mg en rupture ; amitriptyline sans tension nationale | Indéterminée pour la clomipramine, été 2027 pour l’imipramine, fin 2026 pour la maprotiline |
| Source : ANSM, dossier thématique Antidépresseurs, tableau de disponibilité, données au 18 septembre 2026, page mise à jour le 8 octobre 2026. Les gabapentinoïdes, cités pour la douleur neuropathique, n’y figurent pas. | ||
La consigne destinée aux patients est la plus utile au comptoir, parce qu’elle peut être lue telle quelle à une personne inquiète.
« Si vous êtes déjà traité par duloxétine, n’arrêtez pas votre traitement brutalement. En cas d’indisponibilité de votre médicament, contactez votre médecin afin qu’il puisse, si nécessaire, organiser un relais thérapeutique adapté à votre situation. »
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : repérer cette semaine les patients sous duloxétine
Extrayez de votre LGO les délivrances de duloxétine des trois derniers mois, par dosage, et notez pour chaque patient la date probable de son prochain passage. Entre le 20 octobre et le 15 novembre, il s’écoule 26 jours : tout patient dont le traitement est délivré par périodes d’environ un mois reviendra au moins une fois pendant la tension. Les unités disponibles servent d’abord ces patients, conformément à l’objectif affiché par l’ANSM, et chaque commande infructueuse est adressée à deux distributeurs, condition de la rupture d’approvisionnement au sens de l’article R. 5124-49-1, puis signalée par le DP-Ruptures. Les difficultés de ce type pèsent sur le temps de l’équipe, comme l’a montré notre article sur le coût des pénuries pour l’officine.
Action 2 : appeler le prescripteur avant la dernière gélule
Dès qu’un patient risque de manquer de traitement au-delà de 72 heures, appelez le prescripteur sans attendre que la boîte soit vide. Donnez-lui le dosage, la date de la dernière délivrance, la situation de votre stock et celle des molécules qu’il pourrait envisager, sans proposer vous-même de relais. Rappelez au patient de ne pas interrompre son traitement, expliquez-lui les signes de sevrage qui doivent le conduire à consulter, et tracez sur l’ordonnance tout changement validé.
Action 3 : relire la fiche de l’ANSM chaque lundi jusqu’à fin novembre
L’indicateur à suivre est la date de remise à disposition de la fiche, encore fixée à fin octobre au niveau des laboratoires au 20 octobre 2026, et la mention « tension » en ville. Vérifiez en même temps la ligne de la venlafaxine dans le tableau des antidépresseurs et les retours du DP-Ruptures. Le jour où la fiche passe en « remise à disposition », prévenez les prescripteurs qui avaient différé des initiations.